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Bibliothèque de Philosoptiie scientifique
HENRI POINCARÉ
de l'Institut.
Dernières
Pensées
L'Évolution des Lois. — L'Espace et le Temps
Pourquoi l'Espace a trois dimensions.
La Logique de l'Infini.
Les rapports de la Matière et de l'Éther.
La Morale et la Science, etc.
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Dixième mille
DON
de
M* Amédée Langlois,
175, rue Wilbrod,
Ottawa» Ont*
Octobre 1938
Dernières Pensées
Pholo Henri Manuel.
Bibliothèque de Philosopliie scientifique
HENRI POINCARE
DK l'institut
Dernières Pensées
L'Évolution des Lois. — L'Espace et le Temps.
Pourquoi l'Espace a trois dimensions.
La Logique de llnfîni.
Les rapports de la Matière et de l'Éther.
La Morale et la Science, etc.
PARIS
ERNEST FLAxMMARIOX, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
1917
Tous droils de tradutiion, d'aJaptalion ei de leproJuction réservés
pour tous les pays.
Q
"1 \^'
Droits de traduction ot de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1913,
b\ Ernest Flammarion
AVERTISSEMENT
Sous ce titre Dernières pensées, nous réunissons
ici divers articles et conférences que M. Henri
Poincaré destinait lui-même à former le quatrième
volume de ses ouvrages de philosophie scientifique.
Tou3 les précédents avaient déjà paru dans cette
collection.
Il serait inutile de rappeler leur prodigieux
succès. Le plus illustre des mathématiciens mo-
dernes s'y est révélé éminent philosophe, un de
ceux dont les livres influencent profondément la
pensée humaine.
Il est probable que si Henri Poincaré lui-même
avait publié ce volume, il eût modifié certains
détails, fait disparaître quelques répétitions. Mais
il nous a paru que le respect dû à la mémoire de
ce grand mort interdisait aucune retouche à son
texte.
t
a AVERTISSEMENT
Il nous a paru également inutile de faire pré-
céder ce volume d'aucune étude surl'œuvre de Henri
Poincaré. Elle a été jugée par tous les savants et
aucun commentaire ne pourrait augmenter la
gloire de ce puissant génie.
G. L. B
:hapitre I
L'EVOLUTION DES LOIS
DERNIÈRES PENSÉES
CHAPITRE I
L'ÉVOLUTION DES LOIS
M. Boutroux, dans ses travaux sur la contingence
des lois de la nature, s'est demandé si les lois natu-
relles ne sont pas susceptibles de changer, si alors
que le monde évolue continuellement, les lois elles-
mêmes, c'est-à-dire les règles suivant lesquelles se
fait cette évolution, seront seules exemptes de toute
variation. Une pareille conception n'a aucune
chance d'être jamais adoptée par les savants; au
sens où ils l'entendraient, ils ne sauraient y adhérer
sans nier la légitimité et la possibilité même de la
Science. Mais le philosophe conserve le droit de se
poser la question, d'envisager les diverses solutions
qu'elle comporte, d'en examiner les conséquences,
et de chercher à les concilier avec les légitimes exi-
gences des savants. Je voudrais considérer quel-
ques-uns des aspects que le problème peut revêtir ;
1.
6
DERNIERES PENSEES
je serai ainsi amené non à des conclusions propre-
ment dites, mais à diverses réflexions qui ne seront
peut-être pas dénuées d'intérêt. Si, chemin faisant,
je me laisse aller à parler un peu longuement de
certaines questions connexes, on voudra bien me le
pardonner.
Plaçons-nous d'abord au point de vue du mathé-
maticien. Admettons pour un instant que les lois
physiques aient subi des variations dans le cours
des âges, et demandons-nous si nous aurions un
moyen de nous en apercevoir. N'oublions pas d'abord
que les quelques siècles pendant lesquels l'huma-
nité a vécu et pensé, ont été précédés de périodes
incomparablement plus longues où l'homme ne
vivait pas encore ; ils seront sans doute suivis
d'autres périodes où notre espèce aura disparu.
Si l'on veut croire à une évolution des lois, elle ne
peut sans contredit être que très lente, de sorte que,
pendant le peu d'années où l'on a pensé, les lois
de la nature n'ont pu subir que des changements
insignifiants. Si elles ont évolué dans le passé, il
faut comprendre par là le passé géologique. Les
lois d'autrefois étaient-elles celles d'aujourd'hui,
les lois de demam seront-elles encore les mêmes ^
L EVOLUTION DES LOIS I
Quand on pose une pareille question, quel sens
doit-on attacher aux mots autrefois, aujourd'hui et
demain? aujourd'hui ce sont les temps dont l'histoire
a conservé le souvenir ; autrefois ce sont les millions
d'années qui ont précédé l'histoire et où les ichthyo-
saures vivaient tranquillement sans philosopher;
demain, ce sont les millions d'années qui viendront
ensuite, où la Terre sera refroidie et où l'homme
n'aura plus d'yeux pour voir ni de cerveau pour
penser.
Cela posé, qu'est-ce qu'une loi? C'est un lien
constant entre l'antécédent et le conséquent, entre
l'état actuel du monde et son état immédiatement
postérieur. Connaissant l'état actuel de chaque
partie de l'univers, le savant idéal qui connaîtrait
toutes les lois de la nature posséderait des règles
fixes pour en déduire l'état que ces mêmes parties
auront le lendemain ; on conçoit que ce processus
puisse être poursuivi indéfiniment. De l'état du
monde du lundi, on déduira celui du mardi ; con-
naissant celui du mardi, on en déduira par les
mêmes procédés celui du mercredi ; et ainsi de
suite. Mais ce n'est pas tout; s'il y a un lien cons-
tant entre l'état du lundi et celui du mardi, on
pourra déduire le second du premier, mais on
pourra faire l'inverse, c'est-à-dire que si l'on con-
naît l'état du mardi, on pourra conclure à celui du
lundi ; de l'état du lundi on conclura de même à
8 DERNIÈRES PENSÉES
celui du dimanche, et ainsi de suite ; on peut
remonter le cours des temps de même qu'on peut
le descendre. Avec le présent et les lois, on peut
deviner l'avenir, mais on peut également deviner le
passé. Le processus est essentiellement réversible.
Puisque nous nous plaçons ici au point de vue
du mathématicien, il convient de donner à cette
conception toute la précision qu'elle comporte,
dût-on pour cela employer le langage mathéma-
tique. Nous dirons alors que l'ensemble des lois
équivaut à un système d'équations différentielles
qui lient les vitesses de variations des divers élé-
ments de l'univers aux valeurs actuelles de ces
éléments.
Un pareil système comporte, comme on le sait,
une infinité de solutions ; mais si nous nous donnons
les valeurs initiales de tous les éléments, c'est-à-dire
leurs valeurs à l'instant t^O, (celui que dans le
langage ordinaire nous appelons le présent) la
solution se trouve entièrement déterminée, de
sorte que nous pouvons calculer les valeurs de tous
les éléments à une époque quelconque, soit que
nous supposions t >0, ce qui correspond à l'ave-
nir, soit que nous supposions t<0, ce qui corres-
pond au passé. Ce qu'il importe de se rappeler,
c'est que la façon de conclure du présent au passé
ne diffère pas de la façon de conclure du présent à
l'avenir.
l'évolution des lois 9
Quel moyen avons-nous alors de connaître le
passé géologique, c'est-à-dire l'histoire des temps
où les lois auraient pu autrefois varier? Ce passé
n'a pu être directement observé et nous ne le con-
naissons que par les traces qu'il a laissées dans le
présent, nous ne le connaissons que parle présent,
et nous ne pouvons l'en déduire que par le pro-
cessus que nous venons de décrire, et qui nous
permettrait également d'en déduire l'avenir. Or, ce
processus est-il capable de nous révéler des chan-
gements dans les lois? Évidemment non; nous ne
pouvons précisément l'appliquer qu'en supposant
que les lois n'ont pas changé ; nous ne connaissons
directement que l'état du lundi par exemple, et les
règles qui lient l'état du dimanche à celui du lundi ;
l'application de ces règles nous fera alors connaître
l'état du dimanche ; mais si nous voulons pousser
plus loin et en déduire l'état du samedi, il faut
de toute nécessité que nous admettions que les
mêmes règles qui nous ont permis de remonter
du lundi au dimanche, étaient encore valables
entre le dimanche et le samedi. Sans cela, la
seule conclusion qui nous serait permise, c'est
qu'il est impossible de savoir ce qui s'est passé
le samedi. Si alors l'immutabilité des lois figure
dans les prémisses de tous nos raisonnements,
nous ne pouvons pas ne pas la trouver dans nos
eonclusions.
10 DERNIÈRES PENSÉES
Un Leverrier, connaissant les orbites actuelles
•des planètes, calcule, en se servant de la loi de
Newton, ce que seront devenues ces orbites dans
10.000 ans. De quelque manière qu'il dirige ses
«aïeuls, il ne pourra jamais trouver que la loi de
Newton sera fausse dans quelques milliers d'années.
11 aurait pu, en changeant tout simplement le signe
du temps dans ses formules, calculer ce qu'étaient
€es orbites il y a 10.000 ans ; mais il est sûr d'avance
de ne pas trouver que la loi de Newton n'a pas été
toujours vraie.
En résumé, nous ne pouvons rien savoir du passé
qu'à la condition d'admettre que les lois n'ont pas
changé ; si nous l'admettons, la question de l'évo-
lution des lois ne se pose pas ; si nous ne l'admet-
tons pas, la question est insoluble, de même que
toutes celles qui se rapportent au passé.
II
Mais, dira-t-on, ne pourrait-il se faire que l'appli-
■cation du processus précédent conduisit à une con-
tradiction, ou, si l'on veut, que nos équations
difTérentielles n'admissent aucune solution? Puisque
l'hypothèse de l'immutabililé des lois, posée au début
de tous nos raisonnements, conduirait à une consé-
quence absurde, nous aurions démontré per absur^
L EVOLUTION DES LOIS
a
dum qu'elles ont évolué, tout en étant à tout jamais
impuissants à savoir dans quel sens.
Comme notre processus est réversible, ce que
nous venons de dire s'applique à l'avenir, et il
semble qu'il y ait des cas où nous pourrions affir-
mer qu'avant telle date le monde doit périr ou
changer ses lois ; si par exemple le calcul nous
montre qu'à cette date, l'une des quantités que nous
avons à envisager doit devenir infinie, ou prendre
une valeur physiquement impossible. Périr, ou
changer ses lois, c'est à peu près la même chose ;
un monde qui n'aurait plus les lois du nôtre,
ce ne serait plus notre monde, c'en serait un
autre.
Est-il possible que l'étude du monde actuel et de
ses lois nous conduise à des formules exposées à
de semblables contradictions ? Les lois sont obte-
nues par l'expérience ; si elles nous enseignent que
l'état A du dimanche entraîne l'état B du lundi,
c'est qu'on a observé les deux états A et B ; c'est
donc qu'aucun de ces deux états n'est physiquement
impossible. Si nous poursuivons le processus, et si
nous concluons en passant chaque fois d'un jour au
jour suivant, de l'état A à l'état B, puis de l'état B
à l'état C, puis de l'état C à l'état D, etc., c'est que
tous ces états sont physiquement possibles ; car si
l'état D par exemple ne l'était pas, on n'aurait
jamais pu faire d'expérience prouvant que l'état G
12
DERNIERES PENSEES
engendre au bout d'un jour l'état D. Quelque loin
que les déductions soient poussées, on n'arrivera
donc jamais à un état physiquement impossible,
c'est-à-dire à une contradiction. Si une de nos for-
mules n'en était pas exempte, c'est qu'on aurait
dépassé l'expérience, c'est qu'on aurait extrapolé.
Supposons par exemple qu'on ait observé que dans
telle ou telle circonstance la température d'un corps
baisse d'un degré par jour ; si elle est actuellement
de 20° par exemple, on conclura que dans 300 jours,
elle sera de — 280°; et cela sera absurde, physique-
ment impossible, puisque le zéro absolu est
à — 273°. Qu'est-ce à dire ? Avait-on observé que
la température passait en un jour de — 279° à — 280°?
Non, sans doute, puisque ces deux températures
sont inobservables. On avait vu par exemple que la
loi était vraie à très peu près entre 0° et 20°, et on
en avait abusivement conclu qu'elle devait l'être
encore jusqu'à — 273° et même au delà; on avait
fait une extrapolation illégitime. Mais il y a une
infinité de manières d'extrapoler une formule empi-
rique, et parmi elles on peut toujours en choisir
une qui exclue les états physiquement impos-
sibles.
Nous ne connaissons les lois qu'imparfaitement ;
l'expérience ne fait que limiter notre choix, et
parmi toutes les lois qu'elle nous permet de choisir,
on en trouvera toujours qui ne nous exposent pas
l'évolution des lois 13
à une contradiction du genre de celles dont nous
venons de parler et qui pourraient nous obliger à
conclure contre l'immutabilité. Ce moyen de démon-
trer une pareille évolution nous écbappe encore,
qu'il s'agisse d'ailleurs de démontrer que les lois
changeront, ou qu'elles ont changé.
III
Arrivés à ce point, on peut nous opposer un
argument de fait. « Vous dites qu'en cherchant à
remonter, grâce à la connaissance des lois, du
présent au passé, on ne se heurtera jamais à une
contradiction, et cependant les savants en ont ren-
contré, dont il ne semble pas qu'on puisse se tirer
aussi facilement que vous le pensez. Qu'elles ne
soient qu'apparentes, qu'on puisse conserver l'es-
poir de les lever, je vous l'accorde ; mais d'après
votre raisonnement, une contradiction même appa-
rente devrait être impossible ».
Citons tout de suite un exemple. Si l'on calcule
d'après les lois de la thermodynamique, le temps
depuis lequel le Soleil a pu nous verser sa chaleur,
on trouve environ 50 millions d'années ; ce temps
ne saurait suffire aux géologues ; non seulement
l'évolution des formes -organisées n'a pu se pro-
duire aussi vite, — c'est là un point sur lequel on
2
14 DERNIÈRES PENSÉES
pourrait discuter, — mais le dépôt des couches où
on trouve des restes de végétaux ou d'animaux qui
n'ont pu vivre sans soleil, a exigé un nombre d'an-
nées peut-être dix fois plus grand.
Ce qui a rendu la contradiction possible, c'est
que le raisonnement sur lequel repose l'évidence
géologique diffère beaucoup de celui du mathé-
maticien. Observant des effets identiques, nous
concluons à l'identité des causes, et par exemple
en retrouvant les restes fossiles d'animaux appar-
tenant à une famille actuellement vivante, nous
concluons qu'à l'époque où s'est déposée la couche
qui contient ces fossiles, les conditions sans les-
quelles les animaux de cette famille ne sauraient
vivre, se trouvaient toutes réalisées à la fois.
Au premier abord, c'est bien la même chose que
faisait le mathématicien, dont nous avions adopté
le point de vue dans les paragraphes précédents ;
lui aussi il concluait que, les lois n'ayant pas changé,
des effets identiques ne pouvaient avoir été produits
que par des causes identiques. Il y a toutefois une
différence essentielle. Considérons l'état du monde,
à un instant donné, et à un autre instant antérieur;
l'état du monde, ou même celui d'une très petite
partie du monde est quelque chose d'extrêmement
complexe et qui dépend d'un très grand nombre
d'éléments. Je suppose, pour simplifier l'exposé,
deux' éléments seulement, de sorte que deux
l'évolution des lois 15
données suffisent pour définir cet état. A l'instant
postérieur, ces données seront par exemple A etB",
à l'instant antérieur A' et B'.
La formule du mathématicien, construite avec
l'ensemble des lois observées, lui apprend que l'état
A B ne peut avoir été engendré que par l'état anté-
rieur A' B'; mais s'il ne connaît que l'une des don-
nées, A par exemple, sans savoir si elle est accom-
pagnée de l'autre donnée B, sa formule ne lui
permet aucune conclusion. Tout au plus, si les
phénomènes A et A' lui apparaissent comme liés
entre eux, mais relativement indépendants de B et
de B', conclura-t-il de A à A'; en aucun cas, il ne
déduira la double circonstance A' et B' de la cir-
constance unique A. Le géologue, au contraire,
observant l'effet A seul, conclura qu'il n'a pu être
produit que par le concours des causes A' et B'qui
lui donnent souvent naissance sous nos yeux ;
car dans bien des cas cet effet A est tellement
spécial, qu'un autre concours de causes abou-
tissant au même effet serait absolument invrai-
semblable.
Si deux organismes sont identiques ou simple-
ment analogues, cette analogie ne peut pas être
due au hasard, et nous pouvons affirmer qu'ils ont
vécu dans des conditions pareilles ; en en retrou-
vant les débris, nous serons sûrs, non seulement
qu'il a préexisté un germe analogue à celui d'où
Ib DERNlÈltES PENSÉES
nous voyons sortir des êtres semblables, mais que
la température extérieure n'était pas trop élevée
pour que ce germe pût se développer. Autrement
ces débris ne pourraient être qu'un ludus naturœ,
comme on le croyait au xvn^ siècle; et il est inutile
de dire qu'une pareille conclusion choque absolu-
ment la raison. L'existence de débris organisés
n'est d'ailleurs qu'un cas extrême plus frappant
que les autres, et sans sortir du monde minéral,
nous aurions pu citer des exemples du même
genre.
Le géologue peut donc conclure, là où le mathé-
maticien serait impuissant. Mais on voit qu'il n'est
plus garanti contre la contradiction comme l'était le
mathématicien. Si d'une circonstance unique, il
conclut à des circonstances antérieures multiples ;
si l'étendue de la conclusion est en quehjue sorte
plus grande que celle des prémisses, il est pos-
sible que ce que l'on déduira d'une observation se
trouve en désaccord avec ce qu'on tirera d'une
autre. Chaque fait isolé devient pour ainsi dire un
centre d'irradiation : de chacun d'eux le mathé-
maticien déduisait un fait unique ; le géologue en
déduit des faits multiples; du point lumineux qui
lui est donné, il fait un disque brillant plus ou moins
étendu ; deux points lumineux lui donneront alors
deux disques qui pourront empiéter l'un sur l'autre,
d'où la possibilité d'un conflit. Par exemple s'il
l'évolution des lois 17
trouve dans une couche des mollusques qui ne
peuvent vivre au-dessous de 20°, il conclura que
les mers de ce temps étaient chaudes; mais si
ensuite un de ses collègues découvrait dans la
même strate d'autres animaux que tuerait une
température supérieure à 5°, il conclurait que ces
mers étaient froides.
On peut avoir des raisons d'espérer que les obser-
vations ne se contrediront pas en fait, ou que les
contradictions ne seront pas irréductibles, mais
nous ne sommes plus pour ainsi dire garantis contre
le risque d'une contradiction par les règles mêmes
de la logique formelle. Et alors on peut se deman-
der si en raisonnant comme les géologues, on ne
tombera pas un jour dans quelque conséquence
absurde, de sorte qu'on sera obligé de conclure à
la mutabilité des lois.
IV
Qu'on me permette ici une digression. Nous
venons de voir que le géologue possède un instru-
ment qui manque au mathématicien et qui lui per-
met de conclure du présent au passé. Pourquoi le
même instrument ne nous permet-il pas de conclure
du présent à l'avenir? Si je vois un homme de
vingt ans, je suis sûr qu'il a franchi toutes les étapes
2.
18 DERNIÈRES PENSÉES
depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte et par consé-
quent qu'il n'y a pas eu depuis vingt ans sur la
Terre un cataclysme qui y ait détruit toute vie,
mais cela ne me prouve en aucune façon qu'il n'y en
aura pas un d'ici à vingt ans. Nous avons pour con-
naître le passé des armes qui nous manquent quand
il s'agit de l'avenir, et c'est pour cela que l'avenir
nous apparaît comme plus mystérieux que le passé.
Je ne puis m'empêcher ici de me reportera un
article que j'ai écrit sur le hasard ; j'y rappelais
l'opinion de M. Lalande qui avait dit, au contraire
que, si l'avenir est déterminé par le passé, le passé
ne 1 est pas par l'avenir. D'après lui une cause ne
peut produire qu'un effet, tandis qu'un même effet
peut être produit par plusieurs causes différentes.
S'il en était ainsi, ce serait le passé qui serait mys-
térieux et l'avenir qui serait aisé à connaître.
Je ne pouvais adopter cette opinion, mais j'ai
montré quelle avait pu en être l'origine. Le prin-
cipe de Carnotnous montre que l'énergie, que rien
ne peut détruire, est susceptible de se dissiper.
Les températures tendent à s'égaliser, le monde
tend vers l'uniformité, c'est-à-dire vers la mort. De
grandes différences dans les causes ne produisent
donc que de petites différences dans les effets. Dès
que les différences dans les effets deviennent trop
faibles pour être observables, nous n'avons plus
aucun moyen de connaître les différences qui ont
L'ÉVOLUTION DES LOIS 19
existé autrefois entre les causes qui leur ont donné
naissance, quelque grandes que ces différences
aient été.
Mais c'est justement parce que tout tend vers la
mort, que la vie est une exception qu'il est néces-
saire d'expliquer.
Que des cailloux roulants soient abandonnés au
hasard sur une montagne, ils finiront tous par tom-
ber dans la vallée ; si nous en retrouvons un tout
en bas, ce sera un effet banal et qui ne nous
renseignera pas sur l'histoire antérieure du caillou ;
nous ne pourrons pas savoir en quel point de la
montagne il a été d'abord placé. Mais si, par hasard,
nous rencontrons une pierre dans le voisinage du
sommet, nous pourrons affirmer qu'elle y a tou-
jours été, puisque dès qu'elle se fût trouvée sur la
pente, elle eût roulé jusqu'au fond;' et nous le
ferons avec d'autant plus de certitude que le cas est
plus exceptionnel et qu'il avait plus de chances de
ne pas se produire.
Je n'ai soulevé cette question qu'incidemment ;
elle mériterait qu'on y réfléchît ; mais je ne veux
pas me laisser entraîner trop loin de mon sujet.
Est-il possible que les contradictions des géologues
20 DEBNIÈRES PENSÉES
amènent jamais les savants à conclure à l'évolution
des lois ? Observons d'abord que c'est seulement
dans la jeunesse des Sciences qu'elles emploient les
raisonnements par analogie dont la géologie actuelle
est obligée de se contenter. A mesure qu'elles se
développent, elles se rapprochent de l'état que l'as-
tronomie et la physique semblent avoir déjà atteint
et où les lois sont susceptibles d'être énoncées dans
le langage mathématique. Ce jour-là, ce que nous
disions au début de ce travail redeviendra vrai
sans restriction. Or beaucoup de personnes pensent
que toutes les sciences sont appelées à subir plus
ou moins vite, et les unes après les autres, la
même évolution. S'il en était ainsi, les difficultés
qui pourraient surgir ne seraient que provisoires,
elles seraient destinées à s'évanouir dès que les
sciences seraient sorties de l'enfance.
Mais nous n'avons pas besoin d'attendre cet incer-
tain avenir. En quoi consiste le raisonnement par
analogie du géologue ? Un fait géologique lui paraît
tellement semblable à un fait actuel qu'il ne saurait
attribuer cette similitude au hasard. Il ne croit
pouvoir l'expliquer qu'en supposant que ces deux
faits se soient produits dans des conditions tout à
fait identiques. Et il iraitimaginerqueles conditions
étaient identiques, sauf ce point de détail que les lois
de la nature ayant varié dans l'intervalle, le monde
tout entier aurait entièrement changé au point de
l'évolution des lois 21
devenir méconnaissable. Il affirmerait d'un côté
que la température a dû rester la même, alors que
par suite du bouleversement de toute la physique,
les efîets de la température seraient devenus tout
difîérenls, de sorte que le mot même de tempéra-
ture aurait perdu toute espèce de sens. Évidem-
ment, quoi qu'il arrive, ce ne sera jamais à une
pareille conception qu'il s'arrêtera. La façon dont
il conçoit la logique s'y oppose absolument.
VI
Et si l'humanité devait durer plus longtemps que
nous ne l'avons supposé, assez longtemps pour voir
les lois évoluer sous ses yeux? Ou bien encore si
elle venait à acquérir des instruments assez délicats
pour que cette variation, toute lente qu'elle soit,
devienne sensible après quelques générations ? Ce
ne serait plus alors par induction, par inférence
que nous connaîtrions les changements des lois, ce
serait par observation directe. Les raisonnements
précédents ne perdraient-ils pas toute valeur? Les
mémoires où seraient relatées les expériences de
nos devanciers ne seraient encore que des vestiges
du passé, qui ne nous donneraient de ce passé
qu'une connaissance indirecte. Les vieux documents
sont pour l'historien ce que les fossiles sont pour
^^ DEriN'.ERES PENSEES
le géologue, et les ouvrages des savants d'autrefois
ne seraient que de vieux documents. Ils ne nous
renseigneraient sur la pensée de ces savants que
dans la mesure où les hommes d'autrefois seraient
semblables à nous. Si les lois du monde venaient à
changer, toutes les parties de l'univers en subiraient
le contrecoup et l'humanité n'y saurait échapper;
en admettant qu'elle pût survivre dans un milieu
nouveau, il faudrait bien qu'elle changeât pour s'y
adapter. Et alors le langage des hommes d'autrefois
nous deviendrait incompréhensible ; les mots dont
ils se servaient n'auraient plus de sens pour nous
ou en auraient un autre que pour eux. N'est-ce pas
déjà ce qui arrive, au bout de quelques siècles, bien
que les lois de la physique soient demeurées im-
muables ?
Et alors nous retombons toujours dans le même
dilemme : ou bien les documents d'autrefois seront
restés parfaitement clairs pour nous, et ce sera
alors que le monde est resté le même, et ils ne
pourront nous apprendre autre chose ; ou bien ils
seront devenus des énigmes indéchiffrables, et ils
ne pourront rien nous apprendre du tout, pas même
que les lois ont évolué ; nous savons assez qu'il n'en
faut pas tant pour qu'ils soient pour nous lettre
morte.
D'ailleurs les hommes d'autrefois, comme nous
mêmes, n'auront jamais eu des lois naturelles
l'évolution des lois 23
qu'une connaissance fragmentaire. Nous trouve-
rions toujours bien moyen de raccorder ces deux
Iragments même s'ils étaient restés intacts ; à plus
forte raison s'il ne nous reste du plus ancien qu'une
image affaiblie, incertaine et à demi effacée.
VII
Plaçons-nous maintenant à un autre point de
vue. Les lois que nous donne l'observation directe
ne sont jamais que des résultantes. Prenons par
exemple la loi deMariotte. Pour la plupart des phy-
siciens, ce n'est qu'une conséquence de la théorie
cinétique des gaz; les molécules gazeuses sont ani-
mées de vitesses considérables, elles décrivent des
trajectoires compliquées dont on pourrait écrire
l'équation exacte si l'on savait suivant quelles lois
elles s'attirent ou se repoussent mutuellement. En
raisonnant sur ces trajectoires d'après les règles du
calcul des probabilités, on arrive à démontrer que
la densité d'un gaz est proportionnelle à sa pression.
Les lois qui régissent les corps observables ne
seraient donc que des conséquences des lois molé-
culaires.
Leur simplicité ne serait qu'apparente et cache-
rait une réalité extrêmement complexe puisque la
complexité en serait mesurée par le nombre même
24 DERNIÈRES PENSÉES
des molécules. Mais c'est justement parce que ce
nombre est très grand que les divergences de détail
se compenseraient mutuellement et que nous croi-
rions à l'harmonie.
Et les molécules elles-mêmes sont peut-être des
mondes ; leurs lois ne sont peut-être aussi que des
résultantes, et pour en trouver la raison, il faudrait
descendre jusqu'aux molécules des molécules, sans
qu'on sache où l'on finira par s'arrêter.
Les lois observables alors dépendent de deux
choses, les lois moléculaires et l'agencement des
molécules. Ce sont les lois moléculaires qui jouis-
sent de l'immutabilité puisque ce sont les vraies
lois et que les autres ne sont que des apparences.
Mais l'agencement des molécules peut changer et
avec lui les lois observables. Et ce serait une rai-
son de croire à l'évolution des lois.
VIII
Je suppose un monde dont les diverses parties
possèdent une conductibilité calorifique si parfaite
qu'elles se maintiennent constamment en équilibre
de température. Les habitants de ce monde n'au-
raient aucune idée de ce que nous appelons dilTérence
de température ; dans leurs traités de physique, il n'y
aurait pas de chapitre consacré à la Ihermométrie.
l'évolution des lois 25
A part cela ces traités pourraient être assez com-
plets et ils enseigneraient une foule de lois, beau-
coup plus simples même que les nôtres.
Imaginons maintenant que ce monde se refroi-
disse lentement par rayonnement ; la température
y restera partout uniforme, mais elle diminuera
avec le temps. Je suppose qu'un de ses habitants
tombe en léthargie et se réveille au bout de quel-
ques siècles; nous admettrons, puisque nous avons
déjà supposé tant de choses, qu'il puisse vivre
dans un monde plus froid et qu'il ait conservé le
souvenir des choses d'autrefois. Il verra que ses
descendants font encore des traités de physique,
qu'ils continuent à ne pas parler de thermométrie,
mais que les lois qu'ils enseignent sont très diffé-
rentes de celles "qu'il a connues. Par exemple on
lui a appris que l'eau bout sous une pression
de 10 millimètres de mercure, et les nouveaux
physiciens observeront que pour la faire bouillir il
faut abaisser la pression jusqu'à 5 millimètres.
Tel corps qu'il a connu autrefois liquide ne se pré-
sentera plus qu'à l'état solide et ainsi de suite. Les
relations mutuelles des diverses parties de l'univers
dépendent toutes de la température et dès qu'elle
change, tout est bouleversé.
Eh bien, savons-nous s'il n'y a pas quelque entité
physique, aussi inconnue pour nous que la tempé-
rature l'était pour les habitants de ce monde de
3
26 DERNIÈRES PENSÉES
fantaisie? Savons-nous si cette entité ne varie pas
constamment comn)e la température d'un globe qui
perd sa chaleur par rayonnement, et si cette varia-
tion n'entraîne pas celle de toutes les lois?
IX
Revenons à notre monde imaginaire et deman-
dons-nous si ses habitants ne pourraient pas, sans
renouveler l'histoire des dormants d'Ephèse, s'aper-
cevoir de cette évolution. Sans doute, si parfaite
que soit la conductibilité calorifique sur leur pla-
nète, elle ne serait pas absolue, de sorte que des
différences de température extrêmement légères y
seraient encore possibles. Elles échapperaient long-
temps à l'observation, mais il viendrait peut-être
un jour où on imaginerait des appareils de mesure
plus sensibles et oii un physicien de génie mettrait
en évidence ces différences presque imperceptibles.
Une théorie s'édifierait, on verrait que ces écarts
de température ont une influence sur tous les phé-
nomènes physiques, et finalement quelque philo-
sophe, dont les vues paraîtraient hasardées et
téméraires à la plupart de ses contemporains, affir-
merait que la température moyenne de l'univers
pu varier dans le passé et avec elle toutes les lois
connues.
L EVOLUTION DES LOIS
27
Ne pourrions-nous faire nous aussi quelque chose
de pareil? Par exemple les lois fondamentales de la
Mécanique ont été longtemps considérées comme
absolues. Aujourd'hui certains physiciens disent
qu'elles doivent être modifiées, ou plutôt élargies ;
qu'elles ne sont approximativement vraies que
pour les vitesses auxquelles nous sommes accou-
tumés ; qu'elles cesseraient de l'être pour des
vitesses comparables à celle de la lumière ; et ils
appuient leur manière de voir sur certaines expé-
riences faites au moyen du radium. Les anciennes
lois de la Dynamique n'en restent pas moins prati-
quement vraies pour le monde qui nous entoure.
Mais ne pourrait-on pas dire avec quelque apparence
de raison que par suite de la dissipation constante
de l'énergie, les vitesses des corps ont dû tendre à
diminuer, puisque leur force vive tendait à se trans-
former en chaleur ; qu'en remontant assez loin
dans le passé, on trouverait une époque où les
vitesses comparables à celle de la lumière n'étaient
pas exceptionnelles, où par suite les lois classiques
de la Dynamique n'étaient pas encore vraies?
Supposons d'autre part que les lois observables
ne soient que des résultantes, dépendant à la fois
des lois moléculaires et de l'agencement des molé-
cules ; quand les progrès de la Science nous auront
familiarisés avec cette dépendance, nous pourrons
sans doute conclure, qu'en vertu même des lois
28 DERNIÈRES PENSÉES
moléculaires, ragencement des molécules a dû
être autrefois différent de ce qu'il est aujourd'hui,
et par conséquent que les lois observables n'ont
pas toujours été les mêmes. Nous conclurions donc
à la variabilité des lois, mais, qu'on le remarque
bien, ce serait en vertu même du principe de leur
immutabilité. Nous affirmerions que les lois appa-
rentes ont changé, mais ce serait parce que les lois
moléculaires, que nous regarderions désormais
comme les vraies lois, seraient proclamées im-
muables.
Ainsi il n'est pas une seule loi que nous puissions
énoncer avec la certitude qu'elle a toujours été
vraie dans le passé avec la même approximation
qu'aujourd'hui, je dirai plus, avec la certitude qu'on
ne pourra jamais démontrer qu'elle a été fausse
autrefois. Et néanmoins, il n'y a rien là qui puisse
empêcher le savant de garder sa foi au principe
de l'immutabilité, puisque aucune loi ne pourra
jamais descendre au rang de loi transitoire, que
pour être remplacée par une autre loi plus générale
et plus compréhensive ; qu'elle ne devra même sa
disgrâce qu'à l'avènement de cette loi nouvelle, de
sorte qu'il n'y aura pas eu d'interrègne et que les
l'évolution des lois 29
principes resteront saufs; que ce sera par eux que
se feront les changements et que ces révolutions
mêmes paraîtront en être une confirmation écla-
tante.
Il n'arrivera même pas qu'on constatera des
variations par l'expérience ou par l'induction, et
qu'on les expliquera après coup en cherchant à tout
faire rentrer dans une synthèse plus ou moins
artificielle. Non, ce sera la synthèse qui viendra
d'abord, et si nous admettons des variations, ce
sera pour ne pas la déranger.
XI
Jusqu'ici nous n'avons pas semblé nous inquiéter
de savoir si les lois varient réellement, mais seule-
ment si les hommes peuvent les croire variables.
Les lois considérées comme existant en dehors de
l'esprit qui les crée ou qui les observe sont-elles
immuables en soi? Non seulement la question est
jnsoluble, mais elle n'a aucun sens. A quoi bon se
demander si dans le monde des choses en soi les
lois peuvent varier avec le temps, alors que dans
un pareil monde, le mot de temps est peut-être
vide de sens? De ce que ce monde est, nous ne
pouvons rien dire, ni rien penser, mais seulement
de ce qu'il paraît ou pourrait paraître à des intel-
3.
30
DERNIERES PENSEES
ligences qui ne différeraient pas trop de la nôtre.
La question ainsi posée comporte une solution. Si
nous envisageons deux esprits semblables au nôtre
observant l'univers à deux dates différentes, sépa-
rées par exemple par des millions d'années, chacun
de ces esprits bâtira une science, qui sera un sys-
tème de lois déduites des faits observés. 11 est
probable que ces sciences seront très différentes
et en ce sens on pourrait dire que les lois ont
évolué. Mais quelque grand que soit l'écart, on
pourra toujours concevoir une intelligence de même
nature encore que la nôtre, mais de portée beau-
coup plus grande, ou appelée à une vie plus longue,
qui sera capable de faire la synthèse et de réunir
dans une formule unique, parfaitement cohérente,
les deux formules fragmentaires et approchées
auxquelles les deux chercheurs éphémères étaient
parvenus dans le peu de temps dont ils disposaient.
Pour elle, les lois n'auront pas changé, la science
sera immuable, ce seront seulement les savants
qui auront été imparfaitement informés.
Pour prendre une comparaison géométrique,
supposons qu'on puisse représenter les variations
du monde par une courbe analytique. Chacun de
nous ne peut voir qu'un très petit arc de cette
courbe; s'il le connaissait exactement, cela lui
suffirait pour établir l'équation de la courbe, et
pour pouvoir la prolonger indéfiniment. Mais il n'a
L EVOLUTION DES LOIS
31
de cet arc qu'une connaissance imparfaite et il
peut se tromper sur cette équation : s'il cherche à
prolonger la courbe, le trait qu'il tracera s'écartera
de la courbe réelle d'autant plus que l'arc connu
sera moins étendu, et qu'on voudra pousser plus
loin le prolongement de cet arc. Un autre obser-
vateur ne connaîtra qu'un autre arc et ne le
connaîtra non plus qu'imparfaitement.
Pour peu que les deux travailleurs soient loin
l'un de l'autre, ces deux prolongements qu'ils tra-
ceront ne se raccorderont pas ; mais cela ne
prouve pas qu'un observateur à la vue plus longue,
qui apercevrait directement une plus grande lon-
gueur de courbe, de façon à embrasser à la fois
ces deux arcs, ne serait pas en état d'écrire une
équation plus exacte et qui concilierait leurs
formules divergentes; et même, quelque capri-
cieuse que soit la courbe réelle, il y aura toujours
une courbe analytique, qui sur une longueur aussi
grande qu'on voudra, s'en écartera aussi peu
qu'on voudra.
Sans doute bien des lecteurs seront choqués
de voir qu'à tout instant je semble remplacer le
monde par un système de symboles simples. Ce
n'est pas simplement par habitude professionnelle
de mathématicien ; la nature de mon sujet m'im-
posait absolument celte attitude. Le monde berg-
sonien n'a pas de lois; ce qui peut en avoir, c'est
32 DERNIÈRES PENSÉES
simplement l'ima^^e plus ou moins déformée que
les savants s'en font. Quand on dit que la nature
est gouvernée par des lois, on entend que ce por-
trait est encore assez ressemblant. C'est donc sur
lui et sur lui seulement que nous devions rai-
sonner, sous peine de voir s'évanouir l'idée même
de loi qui était l'objet de notre étude. Or cette
image est démontable; on peut la disséquer en
éléments, y distinguer des instants extérieurs les
uns aux autres, des parties indépendantes. Que si
j'ai simplifié parfois à outrance et réduit ces
éléments à un trop petit nombre, ce n'est là
qu'une affaire de degré: cela ne changeait rien
à la nature de mes raisonnements et à leur
portée; l'exposition en devenait simplement plus
brève.
CHAPITRE U
L'ESPACE ET LE TEMPS
CHAPITRE II
L'ESPACE ET LE TEMPS
Une des raisons qui m'ont déterminé à revenir
sur une des questions que j'ai le plus souvent trai-
tées, c'est la révolution qui s'est récemment accom-
plie dans nos idées sur la Mécanique. Le principe
de relativité, tel que le conçoit Lorentz, ne va-t-il
pas nous imposer une conception entièrement nou-
velle de l'espace et du temps et par là nous forcer
à abandonner des conclusions qui pouvaient sembler
acquises? N'avons-nous pas dit que la géométrie a
été construite par l'esprit à l'occasion de l'expé-
rience, sans doute, mais sans nous être imposée par
l'expérience, de telle façon que, une fois constituée,
elle est à l'abri de toute revision, elle est hors
d'atteinte de nouveaux assauts de l'expérience? et
cependant les expériences sur lesquelles est fondée
la mécanique nouvelle ne semblent-elles pas l'avoir
ébranlée ? Pour voir ce qu'on en doit penser, je dois
rappeler succinctement quelques-unes des idées
36 DERNIÎRES PENSÉES
fondamentales que j'ai cherché à mettre en évidence
dans mes écrits antérieurs.
J'écarterai d'abord l'idée d'un prétendq sens de
l'espace qui nous ferait localiser nos sensations
dans un espace tout fait, dont la notion préexiste-
rait à toute expérience, et qui avant toute expérience
aurait toutes les propriétés de l'espace du géo-
mètre. Qu'est-ce en effet que ce prétendu sens de
l'espace? Quand nous voulons savoir si un animal
le possède, quelle expérience faisons-nous ? Nous
plaçons dans son voisinage des objets qu'il convoite,
et nous regardons s'il sait faire sans tâtonnement
les mouvements qui lui permettent de les atteindre.
Et comment voyons-nous que les autres hommes
sont doués de ce précieux sens_de l'espace? c'est
parce qu'eux aussi, ils sont capables de contracter
leurs muscles à propos pour atteindre les objets
dont la présence leur est révélée par certaines sen-
sations. Qu'y a-t-il de plus quand nous constatons
le sens de l'espace dans notre propre conscience?
Ici encore, en présence de sensations variées, nous
savons que nous pourrions faire des mouvements
qui nous permettraient d'atteindre les objets que
nous regardons comme la cause de ces sensations,
et par là d'agir sur ces sensations, les faire dispa-
raître ou les rendre plus intenses ; la seule diffé-
rence c'est que pour le savoir, nous n'avons pas
besoin de faire effectivement ces mouvements, il
L ESPACE ET LE TEMPS
37
nous suffit de nous les représenter. Ce sens de l'es-
pace que l'intelligence serait impuissante à expri-
mer, ne pourrait être que je ne sais quelle force
qui résiderait dans le tréfonds de l'inconscient, et
alors cette force ne pourrait nous être connue que
par les actes qu'elle provoque ; et ces actes ce sont
précisément les mouvements dont je viens de
parler. Le sens_de l'espace se réduit donc à une
association constante entre certaines sensations et
certains mouvements, ou à la repré.sentation de ces
mouvements. (Est-il besoin, afin d'éviter une équi-
voque sans cesse renaissante, malgré mes explica-
tions réitérées, de répéter une fois de plus que
j'entends par là non la représentation de ces mou-
vements dans l'espace, mais la représentation des
sensations qui les accompagnent?)
Pourquoi maintenant et dans quelle mesure l'es-
pace est-il relatif ? Il est clair que si tous les objets
qui nous entourent et notre corps lui-même, ainsi
que nos instruments de mesure étaient transportés
dans une autre région de l'espace, sans que leurs
distances mutuelles yarientj, jipus ne nous en aper-
cevrions pas, et ç'est^n effet ce qui arrive, puiscjue
nous sommes entraînés sans nous en douter parle
mouvement de la Terre. Si les objets étaient tous
agrandis dans une même proportion, et qu'il en fût
de même de nos instruments de mesure, nous ne
nous en apercevrions pas davantage. Ainsi non seu-
4
38 DERNIÈRES PENSEES
lement nous ne pouvons connaître la iK)sitioB_abso-
lue d'unjobjet dans l'espace, de sorte que ce mot,
« position absolue d'un objet », n'a aucun sens et
; qu'il convient de parler seulement de sa^j^qsition
; re^ative^par rapport à d'autre^ objets; mais le mot
j « grandeur absolue d'un objet », « distance absolue
dejleux_points », n'a aucun sens; on doit parler
seulement du rapport de deux grandeurs, du rapport
de deux distances. Mais il y a plus: supposons que
tous les objets soient déformés suivant une certaine
loi, plus compliquée que les précédentes, suivant
une loi tout à fait quelconque et qu'en même temps
nos instruments de mesure soient déformés suivant
la même loi; de cela non plus nous ne pourrions
pas nous apercevoir, de sorte que l'espace est beau-
coup plus relatif encore qu'on ne le croit d'ordi-
naire. Nous ne pouvons nous apercevoir que des
modifications de forme des objets qui diffèrent des
modifications simultanées de forme de nos instru-
ments de mesure.
Nos instruments de mesure sont des coi^g, solides ;
ou bien ils sont formés de plusieurs corps solides
mobiles les uns par rapport aux autres et dont les
déplacements relatifs nous sont indiqués par des
repères placés ..sur_ces corps, par des index_se
déplaçant sur des échelles graduées, et c'est précir
sèment en lisant ces indications qu'on se sert-ëe,
i'instrument. Nous savons donc si notre instrument
L ESPACE ET LE TEMPS
39
s'est oui ou non déplacé à la façon d'un solide
invariable, puisque dans ce cas les indications en
question n'ont pas changé. Nos instruments com-
portent aussi des lunettes avec lesquelles nous fai-
sons des visées, de sorte qu'on peut dire que le
rayon lumineux est aussi un de nos instruments.
Notre intuition de l'espace nous en apprendra-
t-elle davantage? Nous venons de voir qu'elle se
réduit à une association constante entre certaines
sensations et certains mouvements. C'est di^e que
les membres avec lesquels nous faisons ces mou-
vements jouent aussi pour ainsi dire le rôle d'ins-
truments de mesure. Ces instruments qui sont
moins précis que ceux du savant nous suffisent
pour la vie de tous les jours, et c'est avec eux que
l'enfant, que l'homme primitif, a mesuré l'espace
ou pour mieux dire s'est construit l'espace dont il
se contente pour les besoins de sa vie quotidienne.
Notre corps est notre premier instrument de mesure:
comme les autres, il se compose de plusieurs pièces
solides mobiles les unes par rapport aux autres, et
certaines sensations nous avertissent des déplace-
ments relatifs de ces pièces, de sorte que comme
dans le cas des instruments artificiels, nous savons
si notre^îorps s'est oujjaa-^on^ déplacé comme un
solide invariable. En résumé, nos instruments,
ceux que l'enfant doit à la nature, ceux que le
savant doit à son génie, ont comme éléments fon-
40
DERNIERES PENSEES
damentaux le corps solide et le rayon lumineux.
Dans ces conditions l'espace a-t-il des proj)riétés
géométriques indépendantes des instruments qui
servent à le mesurer? Il peut, avons-nous dit, subir
une déformation quelconque sans que rien nous en
avertisse, si nos instruments la subissent égale-
ment. En réalité, il est donc amorphe, il est une
forme flasque, sans rigidité, qui peut s'appliquer à
tout; il n'a pas de propriétés à lui ; faire de la géo-
métrie, c'est étudier les propriétés de nos instru-
ments, c'est-à-dire du corps solide.
Mais alors, comme nos instruments sont impar-
faits, la géométrie devrait se modifier chaque fois
qu'ils se perfectionnent ; les constructeurs devraient
pouvoir mettre sur leurs prospectus : « Je fournis un
espace bien supérieur à celui de mes concurrents,
beaucoup plus simple, beaucoup plus commode,
beaucoup plus confortable ». Nous savons qu'il n'en
est pas ainsi ; nous serions tentés de dire que la
géométrie, c'est l'étude des propriétés qu'auraient
les instruments s'ils étaient parfaits. Mais pour cela
il faudrait savoir ce que c'est qu'un instrument
parfait, et nous ne le savons pas puisqu'il n'y en a
pas, et que nous ne pourrions défmir l'instrument
idéal que par la géométrie, ce qui est un cercle
vicieux. Et alors nous dirons que la géométrie est
l'étude d'un ensemble de lois peu dilîérentesje
celles auxquelles obéissent réellemejOLt nos_instru-
l'espace et le temps 41
ments, mais beaucoup plus simples, de lois qui ne
régissent efTeclivement aucun objet naturel, mais
qui sont concevables pour l'esprit. En ce sens, la
géométrie est une convention, une sorte de cote mal
taillée entre notre amour de la simplicité et notre
désir de ne pas trop nous écarter de ce que nous
apprennent nos instruments. Cette convention défi-
nit à la fois l'espace et l'instrument parfait.
Ce que nous avons dit de l'espace s'applique
au temps ; je ne veux pas parler ici du temps tel
que le conçoivent les disciples de Bej;gson, de cette
durée qui, loin d'êlre une pure quantité exempte
de toute qualité, est pour ainsi dire la qualité
même et dont les diverses_parties, qui d'ailleurs se
pénètrent en partie mutuellement, se distinguent
qualitativement les unes des autres. Cette durée
ne pouvait être un instrument pour les savants ;
elle n'a pu jouer ce rôle qu'en subissant une trans-
formation profonde, qu'en se spatialisant, comme
dit Bergson. Il a fallu en effet qu'elle devint mesu-
rable ; ce qui ne se mesure pas n^ peut être objet
de science. Or, le temps mesurable est aussi essen-
tiellement relatif. Si tous les phénomènes se ralen-
tissaient, et s'il en létaîrde même de la marche de
nos horloges, nous ne nous en apercevrions pas ;
et cela quelle que soit la loi de ce ralentissement,
pourvu qu'elle soit la même pour toutes les sortes de
phénomènes et pour toutes les horloges. Les pro-
4.
42 DERNIÈRES PENSÉES
priétés du temps ne sont donc que celles des hor-
1 loges, comme les propriétés de l'espace ne sont que
i celles des instruments de mesure.
Ce n'est pas tout; le teni^_£Sj£hologique, la
durée bergsonienne, d'où le temps du savant est
sorti, sert à classer les phénomènes qui_se passent
dans une même conscience ; il est impuissant à
classer deux phénomènes psychologiques qui ont
pour théâtre deux consciences difTérentes ou a for-
tiori deux phénomènes physiquesT tlti^'énement
se passe sur la Terre, un autre sur Sirius ; com-
\^ ment saurons-nous si le premier est antérieur au
: second, ou simultané, ou postérieur? ce ne4)0urra
[| être que par une convention^^______,— "-^''^
Mais on peut envisagé? la relativité dutemps et
de resj)ace à un point de vue tout différent. Consi-
dérons les lois auxquelles le monde obéit ;_elles
peuvent s'exprimer par des équations différen-
tielles; nous constatons que ces équations ne sont
pas altérées, si l'on change les axes rectan^gulaires
de coordonnées, ces axes restant fixes ; rii si l'on
change l'origine du temps, ni si l'on remplace les
axes rectangulaires fixes par des,axesrectan^_uLairÊS
mobiles, mais dont le mouVemenJ esj, une_traii&la:^
tion rectiligne et uniforme. Permettez-moi d'appeler
la relativité psychologique si elle est envisagée au
premier point de vue et physùjue si elle l'est au
second. Vous voyez tout de suite que la relativité
l'espace et le temps 43
physique est beaucou£j)lusj^estreinte que la relati-
vité psychologique. Nous avons dit par exemple que
rien ne serait changé, si on multipliait toutes les
longueurs par une même constante, pourvu que la
multiplication portât à la fois sur tous les objets
et tous les instruments ; or, si nous multiplions
toutes les coordonnées par une même constante,
il est possible que nos équations différentielles
soient altérées. Elles le seraient si on rapportait le
système à des axes mobiles tournants puisqu'il fau-
drait y introduire la force centrifuge ordinaire et la
force centrifuge composée ; c'est ainsi que l'expé-
rience de Foucault a pu mettre en évidence la rota-
tion de la Terre. Il j^ a^là quelque chose qui choqua
un peu nos idées sur la relativité de l'espace, idées
fondées sur la relativité psychologique et ce désac-
cord ajjaru embarrassant à bien des philosophes.
Examinons la question d'un peu plus près. Toutes
les parties du monde sont solidaires et quelque loin
que soit Sirius, il n'est sans doute pas absolument
sans action sur ce qui se passe chez nousr Si donc
nous voulons écrire les équations différentielles
qui régissent le monde^ ou bien ces équations
seront inexactes, ou bien elles devront dépendre de
l'état du monde tout entier. Il n'y aura pas un sys-
tème d'équations pour le monde terrestre, et un
autre pour le monde de Sirius, il y en aura un seul
qui s'appliquera à tout l'univers.
44 DERNIÈRES PENSÉES
Or, nous n'observons pas directement les équa-
tions différentielles ; ce que nous observons, ce
sont les équations finies qui sont la traduction
immédiate des phénomènes observables et d'où les
équations différentielles se déduisent par différen-
tiation. Les équations différentielles ne sont pas
altérées quand on fait un des changements d'axes
dont nous avons parlé, mais il n'en est pas de
même des équations finies ; le changement d'axes
nous obligerait en effet à changer les cons-
tantes d'intégration. Le principe de relativité ne
s'applique donc pas aux équations finies direc-
tement observées, mais aux équations différen-
tielles.
Or, comment peut-on passer des équations finies
aux équations différentielles dont elles sont les inté-
grales? il faut connaître plusieurs intégrales parti-
culières différant les unes des autres parles valeurs
attribuées aux constantes d'intégration, puis éli-
miner ces constantes par différenîjation ; une seule
de ces solutions est réalisée dans la nature, bien
qu'il y en ait une infinité de possibles; pour
former les équations différentielles, il faudrait con-
naître non seulement celle qui est réalisée, mais
toutes celles qui sont possibles.
Or, si nous n'avons qu'un seul système dejois s'ap-
pliquant à tout l'univers, l'observation ne nous don-
nera qu'une solution unique, celle qui est réalisée;
l'espace et le temps 45
car l'univers n'est tiré qu'à un seul exemplaire ; et
c'est là une première difficulté.
De plus, en vertu de la relativité psychologique
de J'espace, nous ne pouvons observer que ce que
nos instruments peuvent mesurer; ils nous donne-
ront par exemple les distances des astres, ou des
diverscorps que nous avons à considérer ; ils ne nous
donneront pas leurs coordonnées par rapport à des
axes fixes ou mobiles qui n'ont qu'une existence
purement conventionnelle. Si nos équations con-
tiennent ces coordonnées, c'est par une fiction qui
peut être commode, mais qui n'est qu'une fiction ;
si nous voulons que nos équations traduisent direc-
tement ce que nous observons, il faudra que les
distances figurent parmi nos variables indépen-
dantes, et alors il arrivera que les autres variables
disparaîtront d'elles-mêmes. Ce sera là notre prin-
cipe de rélatiïité-r-iïîcrîs il n'a plus aucun sens ; il
signifie seulement que nous avions introduit dans
nos équations des variables auxiliaires, parasites,
qui ne représentent rien de tangible et qu'il est
possible de les éliminer.
Ces difficultés s'évanouiront si on ne tient pas à
une rigueur absolue. Les diverses parties du monde
sont solidaires, mais pour peu que la distance soit
grande, l'action est si faible qu'on est en droit de
la nég^ljger ; et alors nos équations vont se répartir
en systèmes séparés, l'un s'appliquant au monde
46
DERNIERES PENSEES
terrestre seul, l'autre au monde solaire, l'autre
au monde de Sirius, ou même à des mondes
beaucoup plus petits tels que la table d'un labo-
ratoire.
Et alors il n'est plus vrai dédire que l'univers n'est
tiré qu'à un seul exemplaire ; il peut y avoir beaucoup
de tables dans un laboratoire; il sera possible de
recommencer une expérience en en faisant varier
les conditions ; on connaîtra non plus une solution
unique, la seule qui soit réalisée, mais un grand
nombre.de solutioas possibles et il deviendra facile
de passer des équations finies aux équations diffé-
rentielles.
D'autre part, nous connaîtrons non seulement
les distances mutuelles des divers corps d'un de ces
petits mondes, mais leurs distances aux corps des
petits mondes voisins. Nous pouvons nous arranger
pour que les secondes seules varient, les premières
restant constantes. Ce sera alors comme si nous
avions changé les axes auxquels le premier petit
monde était rapporté. Les étoiles sont trop loin
pour agir sensiblement sur nptre monde terrestre,
mais nous les voyons, et grâce à elles nous pouvons
rapporter ce monde terrestre à des axes liés à ces
étoiles ; nous avons le moyen de mesurer à la fois
les distances mutuelles des corps terrestres et les
coordonnées de ces corps par rapport à ce système
d'axes qui est étranger au monde terrestre. Le
i/espace et le temi's 47
principe de relativité prend ainsi un sens : il devient
véridable.
Observons toutefois que nous n'avons obtenu ce
résultat qu'en négligeant certaines actions et que
cependant nous ne considérons pas notre principe
comme simplement approché ; nous lui attribuons
une valeur absolue ; voyant en effet qu'lLxfiste vrai
quelque éloignés que soient nos petits mondes les
uns des autres, nous convenons de dire qu'il est vrai
pour les équations exactes de l'univers ; et cette con-
vention ne sera jamais prise en défaut, puisque, ap-
pliqué à l'univers entier, le principe est invérifiable.
Revenons maintenant au cas dont nous avions
parlé tout à l'heure ; un système est rapporté tantôt
à des axes fixes, tantôt à des axes tournants ; les
équations qui le régissent vont-elles changer? Oui,
répond la Mécaniçjue ordinaire ; est-ce exact? Ce
que nous observons ce ne sont pas les coordonnées
des corps, ce sont leurs distances mutuelles ; nous
pourrions donc chercher à former les équations
auxquelles obéissent ces distances, en éliminant
les autres quantités, qui ne sont que des variables
parasites et inaccessibles à l'observation. Cette éli-
mination est toujours possible; seulement, si nous
avions conservé les coordonnées, nous serions
arrivés à des équations différentielles du 2"^ ordre;
celles que nous obtiendrons après avoir éliminé
tout ce qui n'est pas observable, seront au coa-
48
DEUMERES PENSEES
traire du 3* ordre, de sorte qu'elles laisseront place
à un plus grand nombre de possibles. A ce compte
le priafiipejle relativité s'appliquera encore à ce
cas ; quand on passera des axes fixes aux axes
tournants, ces équations du 3° ordre ne varieront
pas. Ce qui variera, ce seront les équations du
2* ordre qui définissent les coordonnées ; or, ces der-
nières sont pour ainsi dire des intégrales des pre-
mières, et comme dans toutes les intégrales des
équations différenlielles, il y figure une constante
d'intégration, c'est cette constante qui ne reste pas
la même quand on passe des axes fixes aux axes
tournants. Mais, conime-ROtrs-strppô^ons notre^ys-
tème complètement isolé dans l'espace, que nous
le regardons comme l'univers entier, nous n'avons
aucun moyen de savoir s'il tourne; ce sont donc
bien les équations du 3* ordre qui expriment ce que
nous observons.
Au lieu de considérer l'univers entier, envisa-
geons maintenant nos petits mondes séparés sans
action mécanique les uns sur les autres, mais
visibles les uns pour les autres; si l'un de ces
mondes tourne, nous verrons alors qu'il tourne ;
nous reconnaîtrons que la valeur que l'on doit attri-
buer à la cojîstante dont nous venons de parler
dépend de la vitesse de rotation et c'est ainsi que
se trouvera justifiée la convention habituellemen*^
adoptée par les mécaniciens.
l'espace et le temps 49
On A'oil donc quel est le sens du principe de rela-
tivité physique ; il njest plus une simple convention ;
il est vérifiable et par conséquent il pourrait n'être
pas vérilié ; c'est une vérité expérimentale, et
quel est le sens de cette vérité? Il est aisé de le
déduire des considérations qui précèdent; il signi-
fie que l'action. mutuelle de deux corps tend vers
zéro quand ces deux corps s'éloignent indéfini-
ment l'un de l'autre ; il signifie que deux mondes
éloignés se comportent comme, s'ils étaient indé-
pendants ; et on conçoit mieux pourquoi le prin-
cipe de relatiyitéjhysique a moins d'extension que
le principe de relativité pathologique ; ce n'est
plus une nécessité due à la nature même de notre
esprit; c'est une vérité expérimentale à laquelle
l'expérience impose des limites.
Ce principe de relativité physique peut servir à
définir l'espace ; il nous fournit pour ainsi dire un
nouvel instrument de mesure. Je m'explique : com-
ment le corps solide pouvait-il nous servir à mesu-
rer, ou plutôt" à construire l'espace? En transpor-
tant un corps solide d'une position dans une autre,
nous reconnaissions qu'on peut l'appliquer d'abord
sur une jîgure et ensuite sur une^ autre et jipus
convenions de considérer ces deux figures comme
égales^ De cette convention naissait la géométrie.
A chaque déplacement possible du corps solide
correspondait ainsi une transformation de l'espace
50 DERNIÈRES PENSÉES
en lui-même, n'altérant pas les formes et les gran-
deurs des figures; et la_geométrie. n'est que la
connaissance des relations mutuelles de ces trans-
formations, ou pour parler le langage mathéma-
tique, l'étude de la structure du groupe formé
par ces transformations, c'est-à-dire du groupe des
mouvements des corps solides.
Cela posé, voici un autre groupe, celui des trans-
formations qui n'altèrent pas nos équations difïé-
rentielles, voici une autre façon de définir l'égalité
de deux figures; nous ne dirons plus : deux figures
sont égales quand un même corps solide peut s'ap-
pliquer sur l'une et sur l'autre; nous dirons: deux
figures sont égales quand un même système
mécanique, assez éloigné des systèmes voisins pour
pouvoir être regardé comme isolé, placé d'abord
de façon que ses différents points matériels repro-
duisent la première figure, et ensuite de façon
qu'ils reproduisent la seconde, se comportent
ensuite de la même manière.
Les deux conceptions diiïèrent-elles essentielle-
ment l'une de l'autre? Non; un corps solide prend
sa forme sous l'influence des attractions et ré£iiJ-
sions mutuelles de ses différentes molécules; et ce
système de forces doit être en équilibre. Définir
l'espace de façon qu'un corps solide conserve sa
forme quand on le déplace, c'est le définir de façon
que les équations d'équilibre de ce corps ne soient
l'espace et le temps 51
pas altérées par^un^j^angement^jd/axes ; or, ces
équations d'équilibre ne sont qu'un cas particulier
des équations générales de la Dynaniique, lesquelles,
d'après le principe de relativité ^physique, ne doi-
vent pas être modifiées par ce changement d'axes.
Un corps solide est un système mécanique comme
un autre ; la seule différence entre notre ancienne
définition de l'espace et la nouvelle, c'est que celle-
ci est plus large, en ce sens qu'elle permet de
remplacer le corps solide par tout autre système
méaanique. De plus la convention nouvelle ne
définit pas seulement l'espace^ elle définit le temps.
Elle nous apprend ce que c'est que deux instants
simultanés, ce que c'est que deux temps égaux ou
qu'un temps double d'un autre.
Une dernière remarque: le^^princj^ede^ relativité
physique,jiousJ^ons dit, est_un_Jjiitexpéri men-
tal, au même; titre que les propriétés des solides
naUirels ; comriîe~1:ei7^1^^susceptrbTë^(nîne inces-
sante révision ; et la géométrie doit échapper à
cette revision; pour cela il faut qu'elle redevienne
une convention, que le principe de relativité soit re-
gardé comme une convention ; nous avons dit quel
est son sens expérimental, il signifie que l'action
mutuelle de deux systèmes très éloignés tend vers
zéro quand leur distance augmente indéfiniment ;
l'expérience nous apprend que cela est à peu près
vrai ; elle ne peut nous apprendre que cela est tout
52 DERNIÈRES PENSÉES
à fait vrai, puisque la distance des deux systèmes
demeurera toujours finie. Mais rien ne nous empê-
che de supposer que cela est tout à fait vrai ; rien
ne nous en empêcheraitmême si l'expérience donnait
au principe un apparent démenti; supposons que
ractioji mutuelle, après avoir diminué quand nous fai-
sons croître la distance, se mette ensuite à croître ;
rien ne nous empêcherait d'admettre que pour une
distance plus grande encore, elle décroîtrait de nou-
veau pour tendre finalement vers zéro. Seulement
alors le principe se présente à nous comme une
convention, ce qui le soustrait aux alteintes^e
l'expérience. C'est une convention qui nous est sug-
gérée par l'expérience, mais que nous adoptons
librement.
Quelle est alors la révolution qui est due aux
récents progrès de la Physique? Le principe de
relativité, sous sa forme ancienne, a dû être aban-
donné, il est remplacé par le principe de relativité
de Lorentz. Ce sont les transformations du « grou^^e
de Lorentz » qui n'altèrent pas les équations diffé-
rentielles de la Dynamique. Si nous supposons que
le système est rapporté non plus à des axes fixes^
mais à des axes animés d'un mouvement de transla-
tion, il faut admettre que tous les corps se défor-
ment, qu'une sphère, par exemple, se transforme
en un ellipsoïde dont le petit axe est parallèle à la
translation desxajces ; il faut que le temps lui-même
l'espace et le temps 53
soit profondément modifié ; voilà deux observateurs,
le premier lié aux axes fixes, le second aux jixes
mobUes, mais se croyant l'un et l'autre en repos.
Non seulement telle figure, que le premier regarde
comme une sphère, apparaîtra au second comme
un ellipsoïde ; mais deux événements que le pre-
mier regardera comme simultanés ne le seront plus
pour le second.
TouJ^se^ passe comme si le temps était une qua-
trième dimension de l'espace; et comme si l'espac
à quatre dimensions résultant de la combinaison
de l'espace ordinaire et du temps pouvait tourner
non seulement autour d'un axe de l'espace ordi-
naire, de façon que le temps ne soit pas altéré,
mais autour d'un axe quelconque. Pour que la
comparïisofl-soit- math éjnat|que m en t juste, il fau-
drait attribuer des valeurs purement imaginaires à
cette quatrième coordonnée de l'espace; les quatre
coordonnées d'un point de notre nouvel espace ne
seraient pas x, ?/,z et t, mais x, y, z et ty/ — 1. Mais
je n'insiste j^ sur ce point ; l'essentiel est de remar-
quer que dans la nouvelle conception l'espace et
temps ne sont plus deux entités entièrement dis-
tinctes et que l'on puisse envisagerséparément, mais
deux parties d'un même tout et deux parties qui
sont comme étroitement enlacées de façon qu'on
ne puisse plus les séparer facilement.
Autre remarque : j'ai cherché autrefois a définir
i
I
54 DERNIÈRES PENSÉES
le rapport de deux événements survenus dans deux
théâtres différents en disant que l'un sera regardé
comme antérieur à l'autre s'il peut être considéré
comme la cause de l'autre. Cette définition devient
insuffisante ; dans cette Méçanijjue_Nouvelle, il n'y
a pas d'effet qui se transmette instantanément ; la
vitesse de transmission maximum est celle de la
Lumière ; dans ces conditions il peut arriver que
l'événement A ne puisse être (en vertu de la seule
considération de l'espace et du temps) ni l'effet ni
la cause de l'événement 5, si la distance des lieux
où ils se produisent est telle que la Lumière ne
puisse se transporter en temps utile ni du lieu
de B au lieu de A, ni du lieu de A au lieu de B.
Quelle va être notre position en face de ces nou-
velles conceptions? Allons-nous être forcés de
modifier nos conclusions ? Non cerles : nous avions
adopté une conventioîi parce qu'elle nous semblait
commode, et nous disions que rien ne pourrait
nous contraindre à l'abandonner. Aujourd'hui cer-
tains physi_çiens veulent adopter une convention
nouvelle. Ce n'est pas qu'ils y soient contraints ; ils
jugent cette convention nouvelle plus_j3ommode,
voilà tout ; et ceux qui ne sont pas de cet avis
peuvent légitimement conserver l'ancienne pour
ne pas troubler leurs vieilles habitudes. Je crois,
entre nous, aue c'est ce qu'ils feront encore long-
temps.
CHAPITRE III
POURQUOI L'ESPACE A TROIS DIMENSIONS
CHAPITRE 111
POURQUOI L'ESPACE A TROIS DIMENSIOKS
§ 1. — L'ANALYSIS SITUS ET LE CONTINU
Les géomèlres distinguent d'ordinaire deux sortes
de géométries, qu'ils qualifient la première de
métrique et la seconde de projeclive; la géométrie
métrique est fondée sur la notion de distance ;
deux figures y sont regardées comme équivalentes,
lorsqu'elles sont « égales » au sens que les mathé-
maticiens donnent à ce mot ; la géométrie projective
est fondée sur la notion de ligne droite. Pour que
deux figures y soient considérées comme équiva-
lentes, il n'est pas nécessaire qu'elles soient égales,
il suffit qu'on puisse passer de l'une à l'autre par
une transformation projective, c'est-à-dire que
l'une soit la perspective de l'autre. On a souvent
appelé ce second corps de doctrine, la géométrie
qualitative; elle l'est en effet si on l'oppofe à la
crémière, il est clair que la mesure, que la quan-
58
DERNIERES PENSEES
lité y jouent un rôle moins important. Elle ne l'est
pas entièrement cependant. Le fait pour une ligne
d'être droite n'est pas purement qualitatif; on ne
pourrait s'assurer qu'une ligne est droite sans faire
des mesures, ou sans faire glisser sur cette ligne
un instrument appelé règle qui est une sorte d'ins-
trument de mesure.
Mais il est une troisième géométrie d'où la quan-
tité est complètement bannie et qui est purement
qualitative ; c'est VAnalysis Situs. Dans cette dis-
cipline, deux figures sont équivalentes toutes les
fois qu'on peut passer de l'une à l'autre par une
déformation continue, quelle que soit d'ailleurs la
loi de cette déformation pourvu qu'elle respecte la
continuité. Ainsi un cercle est équivalent à une
ellipse ou même à une courbe fermée quelconque,
mais elle n'est pas équivalente à un segment de
droite parce que ce segment n'est pas fermé ; une
sphère est équivalente à une surface convexe quel-
conque ; elle ne l'est pas à un tore parce que dans
un tore il y a un trou et que dans une sphère il n'y
en a pas. Supposons un modèle quelconque et la
copie de ce même modèle exécutée par un dessina-
teur maladroit; les proportions sont altérées, les
droites tracées d'une main tremblante ont subi de
fâcheuses déviations et présentent des courbures
malencontreuses. Du point de vue de la géométrie
métrique, de celui même de la géométrie projeclive,
POURQUOI l'espace A THGIS DIMENSIONS 59
les deux figures ne sont pas équivalentes ; elles le
sont au contraire du point de vue de l'Analysis
Situs.
L'Analysis Situs est une science très importante
pour le géomètre ; elle donne lieu à une série de
théorèmes, aussi bien enchaînés que ceux d'Euclide ;
et c'est sur cet ensemble de propositions que
Riemann a construit une des théories les plus remar-
quables et les plus abstraites de l'analyse pure. Je
citerai deux de ces théorèmes pour en faire com-
prendre la nature : deux courbes fermées planes se
coupent en un nombre pair de points ; si un polyèdre
est convexe, c'est-à-dire si on ne peut tracer une
courbe fermée sur sa surface sans la couper en
deux, le nombre des arêtes est égal à celui des
sommets, plus celui des faces, moins deux ; et cela
reste vrai quand les faces et les arêtes de ce
polyèdre sont courbes.
Et voici ce qui fait pour nous l'intérêt de cette
Analysis Situs ; c'est que c'est là qu'intervient vrai-
ment l'intuition géométrique. Quand, dans un théo-
rème de géométrie métrique, on fait appel à cette
intuition, c'est parce qu'il est impossible d'étudier
les propriétés métriques d'une figure en faisant
abstraction de ses propriétés qualitatives, c'est-à-
dire de celles qui sont l'objet propre de l'Analysis
Situs. On a dit souvent que la géométrie est l'art
60 DERNIÈRES PENSÉES
de bien raisonner sur des figures mal faites. Ce
n'est pas là une boutade, c'est une vérité qui
mérite qu'on y réfléchisse. Mais qu'est-ce qu'une
figure mal faite? c'est celle que peut exécuter le
dessinateur maladroit dont nous parlions tout à
l'heure ; il altère les proportions plus ou moins
grossièrement ; ses lignes droites ont des zigzags
inquiétants; ses cercles présentent des bosses dis-
gracieuses ; tout cela ne fait rien, cela ne troublera
nullement le géomètre, cela ne l'empêchera pas de
bien raisonner.
Mais il ne faut pas que l'artiste inexpérimenté
représente une courbe fermée par une courbe ou-
verte, trois lignes qui se coupent en un même point
par trois lignes qui n'aient aucun point commun, une
surface trouée par une surface sans trou. Alors on ne
pourrait plus se servir de sa figure et le raisonnement
deviendrait impossible. L'intuition n'aurait pas été
gênée par les défauts de dessin qui n'intéressaient
que la géométrie métrique ou projective ; elle devien-
dra impossible dès que ces défauts se rapporteront
à l'Analysis Situs.
Cette observation très simple nous montre le
véritable rôle de l'intuition géométrique; c'est
pour favoriser cette intuition que le géomètre a
besoin de dessiner des figures, ou tout au moins
de se les représenter mentalement. Or, s'il fait bon
marché des propriétés métriques ou projectives de
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 61
ces figures, s'il s'attache seulement à leurs pro-
priétés purement qualitatives, c'est que c'est là
seulement que l'intuition géométrique intervient
véritablement. Non que je veuille dire que la géo-
métrie métrique repose sur la logique pure, qu'il
n'y intervienne aucune vérité intuitive ; mais ce
sont des intuitions d'une autre nature, analogues à
celles qui jouent le rôle essentiel en arithmétique
et en algèbre.
, La proposition fondamentale de l'Analysis Situs,
I c'est que l'espace est un continu à trois dimensions.
Quelle est l'origine de cette proposition, c'est ce
que j'ai examiné ailleurs, mais d'une façon très
succincte et il ne me semble pas inutile d'y revenir
avec quelques détails afin d'éclaircir certains
points.
L'espace est relatif; je veux dire par là, non
seulement que nous pourrions être transportés
dans une autre région de l'espace sans nous en
apercevoir (et c'est effectivement ce qui arrive
puisque nous ne nous apercevons pas de la transla-
tion de la Terre), non seulement que toutes les
dimensions des objets pourraient être augmentées
dans une même proportion, sans que nous puis-
sions le savoir, pourvu que nos instruments de
mesure participent à cet agrandissement ; mais je
veux dire encore que l'espace pourrait être déformé
suivant une loi arbitraire pourvu aue nos inslru-
6
62 DERNIÈRES PENSÉES
meuts de mesure soient déformés précisément
d'après la même loi.
Cette déformation pourrait être quelconque, elle
devrait cependant être continue, c'est-à-dire être de
celles qui transforment une figure en une autre
figure équivalente au point de vue de l'Analysis
Situs. L'espace, considéré indépendamment de nos
instruments de mesure, n'a donc ni propriété
métrique, ni propriété projective ; il n'a que
des propriétés topologiques (c'est-à-dire de celles
qu'étudie l'Analysis Situs). 11 est amorphe, c'est-à-
dire qu'il ne diffère pas de celui qu'on en déduirait
par une déformation continue quelconque. Je m'ex-
plique en employant le langage mathématique.
Voici deux espaces E et E'; le point M de E corres-
pond au point M' de E'; le point M a pour coor-
données rectangulaires x,y et z ; le point M' a pour
coordonnées rectangulaires trois fonctions conti-
nues quelconques de x, d'y et de z. Ces deux espaces
ne diffèrent pas au point de vue qui nous occupe.
Comment l'intervention de nos instruments de
■ mesure, et en particulier des corps solides donne
à l'esprit l'occasion de déterminer et d'organiser
plus complètement cet espace amorphe ; comment
elle permet à la géométrie projective d'y tracer un
réseau de lignes droites, à la géométrie métrique
de mesurer les distances de ces points ; quel rôle
essentiel joue dans ce processus la notion fonda-
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 63
mentale de groupe, c'est ce que j'ai expliqué lon-
guement ailleurs. Je regarde tous ces points comme
acquis etje n'ai pas à y revenir.
Notre seul objet ici est l'espace amorphe qu'étudie
l'AnalysisSitus, le seul espace qui soit indépendant
de nos instruments de mesure, et sa propriété
fondamentale, j'allais dire sa seule propriété, c'est
d'être un continu à trois dimensions.
§ 2. — LE CONTINU ET LES COUPURES
Mais qu'est-ce qu'un continu à n dimensions; en
quoi diffère-t-il d'un continu dont le nombre des
dimensionsest plus grand ou plus petit? Rappelons
d'abord quelques résultats obtenus récemment par
les élèves de Gantor. Il est possible de faire corres-
pondre un à un les points d'une droite à ceux d'un
plan, ou, plus généralement, ceux d'un continu à n
dimensions à ceux d'un continu à p dimensions.
Ceci est possible, pourvu qu'on ne s'astreigne pas
à la condition qu'à deux points infiniment voisins
de la droite correspondent deux points infiniment
voisins du plan, c'est-à-dire à la condition de con-
tinuité.
On peut donc déformer le plan de façon à obtenir
une droite, pourvu que cette déformation ne soit
pascontinue. Cela serait impossible au contraireavec
une déformation continue. Ainsi la question du nom-
64
DERNIERES PENSEES
bre des dimensions est intimement liée à 1 n notion de
continuité et elle n'aurait aucun sens pour celui qui
voudrait faire abstraction de cette notion.
Pour définir le continu à n dimensions, nous
avons d'abord la définition analytique; un continu
à n dimensions est un ensemble de n coordonnées,
c'est-à-dire un ensemble de n quantités suscep-
tibles de varier indépendamment l'une de l'autre et
de prendre toutes les valeurs réelles satisfaisant à
certaines inégalités. Cette définition, irréprochable
au point de vue mathématique, ne saurait pour-
tant nous satisfaire entièrement. Dans un continu
les diverses coordonnées ne sont pas pour ainsi
dire juxtaposées les unes aux autres, elles sont
liées entre elles de façon à former les divers
aspects d'un tout. A chaque instant en étudiant
l'espace, nous faisons ce qu'on appelle un change-
ment de coordonnées, par exemple nous faisons un
changement d'axes rectangulaires; ou bien nous
passons aux coordonnées curvilignes. En étudiant
un autre continu, nous faisons aussi des change-
ments de coordonnées, c'est-à-dire que nous rem-
plaçons nos n coordonnées par n fonctions continues
quelconques de ces n coordonnées. Pour nous qui
tirons la notion du continu à n dimensions, non de
la définition analytique précitée, mais de je ne sais
quelle source plus profonde, cette opération est
toute naturelle; nous sentons qu'elle n'altère pas
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 65
ce qu'il y a d'essentiel dans le continu. Pour ceux,
au contraire, qui ne connaîtraient le continu que
par la définition analytique, l'opération serait licite
sans doute, mais baroque et mal justifiée.
Enfin cette définition fait bon marché de l'origine
«ntuitive de la notion de continu, et de toutes les
richesses que recèle cette notion. Elle rentre dans
le type de ces définitions qui sont devenues si fré-
quentes dans la Mathématique, depuis qu'on tend
à « arilhmétiser » cette science. Ces définitions,
irréprochables, nous l'avons dit, au point de vue
mathématique, ne sauraient satisfaire le philosophe.
Elles remplacent l'objet à définir et la notion intui-
tive de cet objet par une construction faite avec
des matériaux plus simples ; on voit bien alors
qu'on peut effectivement faire cette construction
avec ces matériaux, mais on voit en même temps
qu'on pourrait en faire tout aussi bien beaucoup
d'autres; ce qu'elle ne laisse pas voir c'est la
raison profonde pour laquelle on a assemblé ces
matériaux de cette façon et non pas d'une autre.
' Je ne veux pas dire que cette « arithmétisation »
des mathématiques soit une mauvaise chose, je
' dis qu'elle n'est pas tout.
Je fonderai la détermination du nombre des
dimensions sur la notion de coupure. Envisageons
d'abord une courbe fermée, c'est-à-dire un con-
tinu à une dimension; si, sur cette courbe nous
6.
66 DERNIÈRES PENSÉES
marquons deux points quelconques par lesquels
nous nous interdirons de passer, la courbe se
trouvera découpée en deux parties, et il deviendra
impossible de passer de l'une à l'autre en restant
sur la courbe et sans passer par les points inter-
dits. Soit au contraire une surface fermée, consti-
tuant un continu à deux dimensions ; nous pour-
rons marquer sur cette surface, un, deux, un
nombre quelconque de points interdits ; la surface
ne sera pas pour cela décomposée en deux par-
ties, il restera possible d'aller d'un point à l'autre
de cette surface sans rencontrer d'obstacle, parce
qu'on pourra toujours tourner autour des points
interdits.
Mais si nous traçons sur la surface une ou plu-
sieurs courbes fermées et si nous les considérons
comme des coupures que nous nous interdirons de
franchir, la surface pourra se trouver découpée en
plusieurs parties.
Venons maintenant au cas de l'espace; on ne
peut le décomposer en plusieurs parties, ni en
interdisant de passer par certains points, ni en
nterdisant de franchir certaines lignes ; on pour-
rait toujours tourner ces obstacles, il faudra
interdire de franchir certaines surfaces, c'est-à-
dire certaines coupures à deux dimensions ; et
c'est pour cela que nous disons que l'espace a
trois dimensions.
POUBQUOl l'espace A TROIS DIMENSIONS 67
Nous savons maintenant ce que c'est qu'un con-
tinu à n dimensions. Un continu a n dimensions
quand on peut le décomposer en plusieurs parties
en y pratiquant une ou plusieurs coupures qui
soient elles-mêmes des continus à n-1 dimensions.
Le continu à n dimensions se trouve ainsi défini
par le continu à w-1 dimensions ; c'est une défini-
tion par récurrence.
Ce qui me donne confiance dans cette définition,
ce qui me montre que c'est bien ainsi que les choses
se présentent naturellement à l'esprit, c'est d'abord
que beaucoup d'auteurs de traités élémentaires,
qui n'y entendaient pas malice, ont fait au début
de leurs ouvrages quelque chose d'analogue. Ils
définissent les volumes comme des portions de
l'espace, les surfaces comme les frontières des
volumes, les lignes comme celles des surfaces, les
points comme celles des lignes ; après quoi ils s'ar-
rêtent et l'analogie est évidente. C'est ensuite que
dans les autres parties de l'Analysis Situs, nous
retrouvons le rôle important de la coupure ; c'est sur
la coupure que tout repose. Qu'est-ce qui, d'après
Riemann, distingue, par exemple, le tore de la
sphère? c'est qu'on ne peut pas tracer i ur une sphère
une courbe fermée sans couper cette, surface en
deux; tandis qu'il y a des courbes fermées qui
ne coupent pas le tore en deux, et qu'il faut y
pratiquer deux coupures fermées n'ayant aucun
^8 DERNIÈRES PENSÉES
point commun pour être sûr de l'avoir divisé.
II reste encore un point à traiter. Les continus
dont nous venons de parler sont des continus
mathématiques, chacun de leurs points est un
individu absolument distinct des autres et, d'ail-
leurs, absolument indivisible. Les continus que
nous révèlent directement nos sens, et que j'ai
appelés continus physiques, sont tout différents.
La loi de ces continus est la loi de Fechner, que je
dépouillerai du pompeux appareil mathématique
qui l'entoure d'ordinaire pour la réduire au simple
énoncé des données expérimentales sur lesquelles
elle repose. On sait distinguer au jugé un poids de
10 grammes d'un poids de 12 grammes; on ne
pourrait distinguer un poids de 11 grammes, ni de
celui de 10 grammes, ni de celui de 12 grammes.
Plus généralement il peut y avoir- deux ensembles
de sensations que nous distinguons l'un de l'autre,
sans que nous puissions distinguer ni l'un, ni
l'autre d'un même troisième. Cela posé, nous pou-
vons imaginer une chaîne' continue d'ensembles de
sensations de telle sorte que chacun d'eux ne se
distingue pas du suivant, bien que les deux extré-
mités de la chaîne se discernent aisément; ce sera
là un continu physique à une dimension. Nous
pouvons également imaginer des continus phy-
siques plus complexes. Les éléments de ces con-
tinus physiques seront encore des ensembles de
Fl>URQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS tJ^
sensations (mais je préfère employer le mot élé'
ment qui est plus simple). Quand dirons-nous
alors qu'un système S de semblables éléments
est un continu physique? C'est quand on peut
considérer deux quelconques de ses éléments
comme les extrémités d'une chaîne continue ana-
logue à celle dont je viens de parler et dont tous
Jes éléments appartiennent à S. C'est ainsi qu'une
surface est continue, si on peut joindre deux
quelconques de ses points par une ligne continue
qui ne sorte pas de la surface.
Pouvons-nous étendre la notion de coupure aux
continus physiques et déterminer par là le nombre
de leurs dimensions? Évidemment oui. Supposons
que l'on s'interdise certains éléments de S, et tous
ceux qu'on n'en peut discerner. Ces éléments
interdits pourront d'ailleurs être en nombre fini,
ou former par leur réunion un ou plusieurs con-
tinus. L'ensemble de ces éléments interdits consti-
tuera une coupure; et il pourra se faire qu'après
avoir pratiqué cette coupure, on ait partagé le
continu S en plusieurs autres, de façon qu'il ne
soit plus possible de passer d'un élément quel-
conque de S à un autre élément quelconque par
une chaîne continue, aucun élément de cette
chaîne n'étant indiscernable d'aucun élément de
la coupure.
Alors un continu physique que l'on peut découper
70 DERNIÈRES PENSÉES
ainsi en s'interdisant un nombre fini d'éléments
aura une dimension; un conlina physique aura n
dimensions, si on peut le découper en y prati-
quant des coupures qui soient elles-mêmes des
continus physiques à n-1 dimensions.
§ 3. - L ESPACE ET LES SENS
Là question semble résolue; nous n'avons, sem-
ble-t-il, qu'à appliquer cette règle, soit au continu
physique qui est l'image grossière de l'espace, soit
au continu mathématique correspondant qui en
est l'image épurée et qui est l'espace du géomètre.
/ C'est là une illusion; cela irait bien si le continu
physique d'où nous tirons l'espace nous était
directement donné par les sens, mais il est loin
d'en être ainsi.
Voyons, en effet, comment on peut, de la masse
de nos sensations, déduire un continu physique.
Chaque élément d'un continu physique est un
ensemble de sensations; et le plus simple est de
considérer d'abord un ensemble de sensations
simultanées, un état de conscience. Mais chacun de
nos états de conscience est quelque chose d'exces-
sivement complexe, si bien qu'on ne peut espérer
voir jamais deux étals de conscience devenir indis-
cernables et cependant pour construire un continu
physique, il est essentiel, d'après ce qui précède,
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 71
que deux de ses éléments puissent, dans certains
cas, être regardés comme indiscernables. Or, il
n'arrivera jamais que nous puissions dire : je ne
puis discerner mon état d'âme actuel de mon état
d'âme d'avant-hier à pareille heure.
Il faut donc que, par une opération active de
l'esprit, nous convenions de considérer comme
identiques deux états de conscience en faisant
abstraction de leurs différences. Nous pourrons,
par exemple, et c'est le plus simple, faire abstrac-
tion des données de certains sens. J'ai dit que je
ne pouvais distinguer un poids de 10 grammes d'un
poids de 11 grammes; il est probable pourtant que
si j'ai jamais fait l'expérience, la sensation de
pression causée par le poids de 10 grammes était
accompagnée de sensations olfactives ou audi-
tives diverses, et que quand le poids de 10 grammes
a été remplacé par celui de 11, ces sensations
(liverses avaient varié; c'est parce que je fais
bstraction de ces sensations étrangères, que je
puis dire que les deux états de conscience étaient
indiscernables.
On peut faire d'autres conventions plus compli-
quées ; on peut aussi envisager comme éléments
de notre continu, non seulement des ensembles
de sensations simultanées, mais des ensembles de
sensations successives, des suites de sensations. Il
faudra ensuite faire la convention fondamentale et
72
DERNIERES PENSEES
dire quels sont les caractères communs que doivent
posséder deux éléments du continu (qu'ils soient
deux ensembles de sensations simultanées ou suc-
cessives), pour qu'on doive les regarder comme
identiques.
Ainsi, pour la définition d'un continu physique,
il faut faire un double choix : 1° choisir les
ensembles de sensations simultanées ou succes-
sives qui doivent servir d'éléments à ce continu;
2° choisir la convention fondamentale qui définira
les cas où deux éléments doivent être regardés
comme identiques.
Comment faut-il faire ce double choix pour
obtenir l'espace? Pouvons-nous nous contenter
d'envisager un ensemble de sensations simultanées
ou bien faut-il envisager une suite de sensations?
Pouvons-nous, en particulier, nous contenter de la
convention fondamentale la plus simple, la plus
naturelle, qui consisterait à faire abstraction des
données de certains sens? Non.
Une semblable abstraction est impossible, nous
ne pouvons pas choisir parmi nos sens ceux qui
nous donneront tout l'espace et ne nous donneront
que cela; il n'en est pas un qui puisse nous donner
l'espace sans le secours des autres ; il n'en est pas
un non plus qui ne nous donne une foule de choses
qui n'ont rien à faire avec l'espace.
Si nous analysons, par exemple, les données du
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 73
toucher proprement dit, voici ce que nous aper-
cevons ; l'expérience nous montre que si l'on
touche la peau avec deux pointes, la conscience
distingue ces deux pointes si elles sont suffisam-
ment éloignées l'une de l'autre et cesse de les
distinguer si elles sont très rapprochées ; la dis-
tance minimum qui permet de les discerner varie
d'ailleurs suivant les régions du corps; on di
d'ordinaire que la peau est divisée en départe-
ments, dont chacun est le domaine d'un même
nerf sensitif ; que si les deux pointes tombent dans
un même déparlement, un seul nerf est ébranlé
et nous ne percevons qu'une pointe; mais que
nous en .percevons deux au contraire si elles
tombent dans deux départements et affectent, par
conséquent, deux nerfs. Cela n'est pas entière^
ment satisfaisant; nous ne retrouverions pas ainsi
les caractères du continu physique; supposons
que l'on déplace les deux pointes, leur distance,
d'ailleurs très petite, étant maintenue constante.
Cette distance étant très petite, nous aurons des
chances pour qu'elles tombent dans le même
déparlement et pour n'avoir qu'une perception
unique; mais si nous les déplaçons petit à petit
sans changer leur distance, il devra arriver un
moment où l'une d'elles se trouvera hors du
département et où l'autre n'en sera pas encore
sortie. A ce moment on devrait sentir deux
7
74
DERNIERES PENSEES
pointes; or ce n'est pas ce que l'on observe;
nous n'obtiendrions pas ainsi la notion d'un con-
tinu physique, mais celle d'un ensemble discret
formé d'autant d'individus distincts qu'il y aurait
de départements. 11 vaut mieux admettre que le
contact d'une pointe affecte, non seulement le nerf
le plus rapproché, mais aussi les nerfs voisins, et
cela avec une intensité qui décroît quand la dis-
tance augmente. Supposons alors que l'on com-
pare les effets du contact de deux pointes;
si la distance des deux pointes est faible, les
mêmes nerfs sont affectés ; l'intensité de l'exci-
tation d'un même nerf par l'une et par l'autre
pointe sera sans doute différente, mais cette diffé-
rence sera trop faible pour être discernée, d'après
la règle générale de Fechner. Si un nerf est
affecté par la pointe A, sans l'être par la pointe B,
il ne le sera que très peu par la pointe A et
l'excitation sera au-dessous du « seuil de la cons-
cience ». Les effets des deux pointes seront donc
indiscernables.
Nous avons là alors tout ce qu'il faut pour cons-
truire un continu physique, nous n'avons qu'à
promener deux pointes sur la surface de la peau
et à noter les cas où notre conscience les dis-
tingue. Nous avons fait abstraction (et c'est là ce que
j'appelais plus haut notre convention fondamen-
tale) d'une foule de circonstances, de l'intensité
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 75
de l'ébranlement de chaque filet sensilif; de la
pression plus ou moins grande exercée sur la [)eau
par la pointe, de la nature du contact; toutes ces
circonstances nous sont révélées par le toucher,
mais nous les avons éliminées pour ne conserver
que celles dont le caractère est géométrique.
Avons-nous ainsi l'espace? Non; d'abord le con-
tinu ainsi construit n'a que deux dimensions,
comme la surface de la peau elle-même; ensuite
nous savons bien que notre peau est mobile,
qu'un même point de la peau ne correspond pas
toujours à un même point de l'espace; que la dis-
tance de deux points de notre peau varie quand
notre corps se déforme. C'est sans doute ainsi
que les mollusques conçoivent l'espace, mais cela
n'a aucun rapport avec le nôtre.
Pour la vue, c'est la même chose; deux fais-
ceaux de lumière frappant deux points de la
rétine, nous donneront l'impression de deux
taches lumineuses ou d'une seule, selon que ces
deux points seront plus ou moins distants. Nous
avons l'équivalent de nos deux pointes de tout à
l'heure; nous pouvons nous en servir pour cons-
truire un continu physique en faisant abstraction
de la couleur et de l'intensité de la lumière; ce
continu physique aura deux dimensions comme la
surface de la rétine. On introduira la troisième
dimension en faisant intervenir la convergence des
76 DERNIÈRES PENSÉES
yeux dans la vision binoculaire, et voilà ce que l'on
a appelé l'espace visuel. 11 est supérieur à l'espace
tactile, d'abord parce qu'avec un peu de bonne
volonté, on peut lui donner trois dimensions, et
ensuite parce que la rétine est mobile sans doute,
mais à la façon d'un corps solide, tandis que la
peau peut se plier dans tous les sens. On est alors
tenté de dire que c'est là le vrai espace où nous
cherchons à localiser toutes nos autres sensa-
tions. Cela ne va pas encore; non seulement l'œil
est mobile, de sorte que, à un même point de la
rétine, à un même degré de convergence des
yeux, ne correspond pas toujours un même point
de l'espace; mais on n'explique pas pourquoi
on a introduit une troisième dimension, si mani-
festement hétérogène aux deux autres, ni pour-
quoi la géométrie des aveugles est la même
que la nôtre.
Si l'on veut combiner l'espace visuel avec l'es-
pace tactile, on va avoir 5 di^îensions, au lieu
de 3 ou de 2 ; et il restera à expliquer par quel
processus ces 5 dimensions se réduisent à 3; et le
nombre des dimensions sera encore accru si l'on
veut faire entrer d'autres sens dans la combi-
naison.
Il reste à expliquer en un mot pourquoi l'espace
tactile et l'espace visuel sont un seul et même
espace.
POunQuoi l'esi'ace a trois dimensions 77
§ 4. — L'ESPACE ET LES MOUVEMENTS
Il semble donc qu'on ne puisse construire l'es-
pace en envisageant des ensembles de sensations
simultanées, qu'il faut considérer des suites de
sensations. Il faut toujours en revenir à ce que
j'ai dit autrefois. Pourquoi certains changements
nous apparaissent-ils comme des changements de
position et d'autres comme des changements
d'état sans caractère géométrique? Pour cela nous
devons distinguer d'abord les changements externes
qui sont involontaires et ne sont pas accompagnés
de sensations musculaires et les changements
internes qui sont les mouvements de notre corps
et que nous distinguons des autres parce qu'ils
sont volontaires et accompagnés de sensations
musculaires. Un changement externe peut être
corrigé par un chargement interne, par exemple
quand npus suivons de l'œil un objet mobile de
façon à ramener toujours son image en un même
point de la rétine. Un changement externe suscep-
tible d'une semblable correction est un change-
ment de position ; s'il n'en est pas susceptible, il est
un changement d'état.
Deux changements externes, qui au point de vue
qualitatif sont tout à fait différents, sont regardés
comme correspondant à un même changement de
position s'ils peuvent être corrigés par un même
7.
78
DERMERES PENSEES
changement interne. De même deux changements
internes peuvent être constitués par des suites de
sensations musculaires qui n'ont rien de commun
et pourtant correspondre à un même changement
de position, s'ils peuvent corriger un même chan-
gement externe. C'est ce que nous exprimons dans
le langage ordinaire en disant qu'il y a plusieurs
chemins pour aller d'un point à un autre.
Ce qui importe alors, ce sont les mouvements
qu'il faut faire pour atteindre un objet déterminé, la
conscience de ces mouvements n'étant pas autre
chose pour nous que l'ensemble des sensations
musculaires qui les accompagnent.
• Cela posé, un certain objet se trouve au contact
d'un de mes doigts, par exemple de l'index de la
main droite; j'éprouve de ce fait une sensation
tactile ï ; je reçois en même temps de cet objet
les sensations visuelles V; l'objet s'éloigne, la
sensation T s'évanouit, les sensations V sont rem-
placées par les sensations visuelles nouvelles V;
c'est là un changement externe. Je veux corriger
en partie ce changement externe en rétablissant
la sensation T, c'est-à-dire ramener mon index au
contact de l'objet. Pour cela je dois exécuter cer-
tains mouvements qui se traduisent pour moi par
une certaine suite de sensations musculaires S ;
cela je le sais, parce que de nombreuses expé-
riences faites, soit par moi-même, soit par mes
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 79
ancêtres, m'ont appris que quand la sensation T
disparaissait, et que les sensations visuelles pas-
saient de V à V, on pouvait rétablir la sensation T
par les mouvements correspondant à la suite S.
Je sais également que j'aurais pu obtenir le même
résultat par d'autres mouvements se traduisan
pour moi, non plus par la suite S, mais par une
autre suite S' ou S".
Toutes ces suites de sensations musculaires
S, S', S",... n'ont peut-être aucun élément commun,
je les rapproche parce que je sais que les unes et
les autres me permettent de rétablir la sensation T
toutes les fois que les sensations V sont devenues V.
Dans notre langage habituel, à nous qui savons déjà
la géométrie, nous dirons que les diverses suites
de mouvements qui correspondent aux suites de
sensations musculaires S, S', S", ont ceci de com-
mun que, dans les unes comme dans les autres, la
position iniliale, ainsi que la position finale de
mon index reste la même. Tout le reste peut dif-
férer.
Je suis ainsi conduit à ne pas distinguer ces
diverses suites S, S', S'..., à les regarder comme
un individu unique. Je n'en distinguerai pas non
plus les suites de sensations musculaires qui en
diffèrent trop peu. J'aurai alors de quoi oonstruire
un continu physique et j'ai, en effet, choisi les élé-
ments de ce continu qui sont des suites de sensa
80
DERNIÈRES PENSEES
lions musculaires et je possède la « convention
fondamentale » qui m'apprend dans quels cas deux
de ces éléments doivent être regardés comme iden-
tiques et c'est ce continv qui a trois dimensions.
Mais ce n'est pas tout, nous venons de définir ua
continu qui est un véritable espace; c'est l'espace
considéré comme décrit par un de mes doigts ;
mais j'ai plusieurs doigts (et au point de vue qui
m'occupe, tous les points de ma peau pourraient
me servir de doigts). Mes différents doigts vont-ils
décrire le même espace? Oui, sans doute, mais
qu'est-ce que cela veut dire ? Cela implique un
ensemble de propriétés qu'il ne serait pas aisé
d'énoncer dans le langage ordinaire, mais que je
puis tenter d'expliquer si on veut bien me permet-
tre d'employer certains symboles. Je considère
deux doigts que j'appellerai a Qt^; le doigt a sera,
par exemple, l'index de la main droite dont nous
nous sommes servis pour définir les suites
S, S',S"j."> nous écrirons alors :
S = S' (moda)
et cela voudra dire que si les mouvements corres-
pondant à S rétablissent la sensation laclile éprou-
vée par le doigt a, il en sera de même des mouve-
ments correspondant à S' et inversement. J'écrirai
de même
Si = S\ (modp)
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 81
pour exprimer que si les mouvements correspon-
dant à S^ rétablissent la sensation tactile éprouvée
par le doigt {i, il en sera de même des mouvements
correspondant à S'^.
Cela posé, je suppose qu'il existe deux suites
particulières de sensations musculaires s et s^ qui
seront définies de la façon suivante : je suppose
que le doigt |3 éprouve une sensation tactile due au
contact d'un objet ; faisons les mouvements cor-
respondant à s, cette sensation disparaîtra, mais,
finalement, ce sera le doigt a qui éprouvera une
sensation de contact; je sais par expérience que
cela arrivera toutes les fois qu'avant ces mouve-
ments, le doigt (i sentait un contact; ou du moins
presque toutes les fois (je dis presque, parce que
cela exige pour réussir que l'objet n'ait pas bougé
dans l'intervalle) .dans notre langage ordinaire
(qui serait plus clair pour nous, mais que je n'ose
pas employer puisque je parle d'êtres qui ne savent
pas encore la géométrie), nous dirions que les
mouvements correspondant à s ont amené le doigt
a à la place primitivement occupée par le doigt p.
Pour 5^, ce sera le contraire, les mouvements cor-
respondants amènent le doigt p à la place primiliv£!-
ment occupée par le doigt a.
Si ces deux suites s et s^ existent, la relation
S=S' (mod a
S2 DERNIÈRES PENSÉES
entraînera comme conséquence la relation :
5 + S + 5^=s + S' + ^, (mod p)
e'est ce dont on se convainc immédiatement si l'on
se rappelle le sens de ces symboles et on en dédui-
rait sans peine que les deux espaces, engendrés
par a et par 3, sont isomorphes et, en particulier,
qu'ils ont le même nombre de dimensions.
Il n'en serait plus de même si les suites s et s^
n'existaient pas. Supposons, en effet, qu'on ne
puisse trouver une suite de mouvements telle qu'à
une sensation de contact du doigt p avec un objet,
elle fasse succéder une sensation de contact du
doigt a avec ce même objet, et cela sinon à coup
sûr, du moins presque à coup sûr, comment alors
raisonnerions-nous ? Nous dirions que le doigt |l
sent l'objet sans être au même point de l'espace,
qu'il le sent à distance ; autrement, toutes les fois que
le doigt p sentirait l'objet, c'est qu'if serait en un
même point A de l'espace ; alors il devrait y avoir
une suite de mouvements qui amèneraient le doigta
au point A ; et comme l'objet est au point A, le
doigt a devrait sentir l'objet et cela devrait réussir
toujours. Si nous supposons donc qu'il n'y ait pas
•de suite de mouvements jouissant de cette propriété,
il faut admettre que le doigt S sent le contact à dis-
tance, c'est-à-dire que le fait d'être senti par ce
•doigt ne suffit pas pour déterminer la position de
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 83
l'objet dans l'espace, c'est-à-dire enfin, que l'espace
doit posséder plus de dimensions que le continu
physique engendré par le doigt p de la façon que
nous avons dite.
Je suppose par exemple que l'espace ait quatre
dimensions, et je désigne par x, y, z, t les quatre
coordonnées ; je suppose que le doigt |3 ressente le
contact de l'objet, toutes les fois que les 3 coor-
données X, y, z sont les mêmes pour le doigt et
l'objet, quelle que soit d'ailleurs la quatrième coor-
donnée ; et d'autre part que le doigt a ressente le
contact de l'objet, toutes les fois que les 3 coor-
données X, y, t sont les mêmes pour l'objet et ce
doigt, quelle que soit d'ailleurs la coordonnée z. Dans
ces conditions, appliquons nos règles pour la cons-
truction du continu physique engendré par p ; nous
lui trouverons 3 dimensions seulement, qui corres-
pondront aux trois coordonnées x, y, z, la coor-
donnée / nejouant aucun rôle. De même le continu
physique engendré par a aurait 3 dimensions cor-
respondant à X, y et t. Mais nous ne pourrions
trouver une suite de mouvements correspondant à
une suite de sensations musculaires s, telle que la
sensation de conlact pour a succède, à coup sûr, à
la sensatioi! de contact pour p.
Soient en ellVl, x^, j/^, z^, fj les coordonnées de
l'objet, Xq, (/(,, :^, <Q celles du doigt p avant le mou-
vement ; x-'q, y'o, z'q, I'q celles du doigt « après le
84 DERNIÈRES PENSÉES
mouvement. Nous exprimerons que le doigt 'i
ressent le contact avant le mouvement en écri-
vant :
(1) XQ=x^,yQ=y^,ZQ = z^.
nous exprimerons que a ressent le contact après le
mouvement en écrivant :
Pour que 5 existât, il faudrait que nous puissions
choisir a-Q, yo, Zq, t^ ; x'^, y'^, z'^, I'q de telle façon
que les relations (1) entraînassent les relations (2)
quelles que fussent d'ailleurs x^, i/,, :,, t^. Il est
clair que cela est impossible. C'est précisément
l'impossibilité de former s qui nous révélerait en
pareil cas que l'espace aurait 4 dimensions et non
pas 3 comme le continu physique engendré par [5.
Et d'ailleurs nous observons effectivement quel-
que chose d'analogue si nous faisons intervenir le
sens de la vue. Considérons un point de la rétine,
nous pouvons lui faire jouer le même rôle qu'à nos
doigts a ou p. Nous pouvons considérer la suite de
mouvements nécessaires pour ramener l'image d'un
objet en ce point y de la rétine, ou la suite corres-
pondante S de sensations musculaires ; nous pouvons
nous servir de cette suite pour définir un continu
physique analogue à celui qui était engendré par «
ou par p. Ce continu n'aura que deux dimensions.
pounyuoi l espace a trois dimensions
85
Mais nous ne pouvons construire une suite analo-
gue as, c'est-à-dire une suite de mouvements faisant
succéder à coup sûr, à la sensation visuelle ressentie
au point yla sensation tactile ressentie surle doigt a.
En d'autres termes, il ne suffit pas que nous cons-
tations que l'image de l'objet se fait en y, pour que
nous puissions déterminer les mouvements néces^
saires pour amener notre doigt au contact de cet
objet; il nous manque une donnée qui est la dis^
tance de l'objet. Et c'est pourquoi nous disons que
la vue s'exerce à distance, et que l'espace a trois
dimensions, une de plus que le continu engendré
par y.
Nous voyons par ce rapide exposé quels sont les
faits expérimentaux qui nous ont conduits à attri-
buer trois dimensions à l'espace. En présence de
ces faits, il nous était plus commode de lui en
attribuer trois que quatre ou que deux; mais ce
mot de commode n'est peut-être pas ici assez fort;
un être qui aurait attribué à l'espace deux ou
quatre dimensions se serait trouvé dans un monde
fait comme le nôtre, en état d'infériorité dans la
lutte pour la vie; qu'est-ce à dire en effet? qu'on
me permette de reprendre mes symboles et, par
exemple, les congruences
S = S'(moda)
dont j'ai expliqué plus haut le sens. Attribuer deux
8
86 DEBMÈRES PENSÉES
dimensions à l'espace, ce serait admettre de pareilles
congruences que, nous autres, nous n'admettons
pas; on serait alors exposé à substituer aux mou-
vements S qui réussissent les mouvements S' qui
ne réussiraient pas. Lui attribuer quatre dimen-
sions, ce serait, au contraire, rejeter des con-
gruences, que nous autres, admettons ; on se
priverait alors de la possibilité de substituer aux
mouvements S d'autres mouvements S' qui réus-
siraient tout aussi bien et qui pourraient présen-
ter, dans certaines circonstances, des avantages
particuliers.
§ 5. — L'ESPACE ET LA NATURE
Mais la question peut être posée à un tout autre
point de vue. Nous nous sommes placés jusqu'ici à
un point de vue purement subjectif, purement
psychologique ou, si l'on veut, physiologique ;
nous n'avons envisagé que les rapports de l'espace
avec nos sens. On pourrait se placer, au contraire,
au point de vue de la physique et se demander s'il
serait possible de localiser les phénomènes naturels
dans un espace autre que le nôtre et, par exemple,
dans un espace à deux ou à quatre dimensions. Les-
lois que nous révèle la physique s'expriment par
des équations différentielles, et dans ces équations
figurent les trois coordonnées de certains points
matériels. Est-il impossible d'exprimer les mêmes
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 87
lois par d'autres équations où figureraient, cette
fois, d'autres points matériels ayant quatre coor-
données? Ou bien cela serait-il possible, mais les
équations ainsi obtenues seraient-elles moins sim-
ples ? Ou bien enfin, seraient-elles tout aussi sim-
ples et les rejetterions-nous simplement parce
qu'elles choquent nos habitudes d'esprit?
Que voulons-nous dire quand nous parlons d'ex-
primer les mêmes lois par d'autres équations? Sup-
posons f^eux mondes M et M'; nous pouvons établir
entre les phénomènes qui se passent ou qui pour-
raient se passer dans ces deux mondes, une corres-
pondance telle qu'à tout phénomène <I> du premier
corresponde un phénomène parfaitement déter-
miné <î>' de l'autre qui en soit pour ainsi dire l'image.
Alors, si je suppose que l'effet nécessaire du phé-
nomène <î>, en vertu des lois qui régissent le monde M
soit un certain phénomène <I>j, et que l'effet néces-
saire du phénomène $', image de <I>, en vertu des
lois qui régissent le monde M', soit précisément
l'image ^\, du phénomène ^^, nous pourrons dire
que les deux mondes obéissent aux mêmes lois.
Peu nous importe la nature qualitative des phé-
nomènes $ et $', il nous suffit que le « parallélisme »
soit possible.
Et, en effet, cette nature qualitative des phéno-
mènes n'intéresse que nos sens, et nous sommes
convenus de nous placer à un point de vue extra-
88 DEHNIÈRES PENSÉES
psychologique, de faire abstraction, par conséquent,
des données des sens et de ne faire attention
qu'aux rapports mutuels des phénomènes. C'est là,
en effet, ce que fait le physicien quand il substitue,
par exemple, aux gaz que nous révèle l'expérience,
et qui nous procurent des sensations de pression et
de chaleur, les gaz de la théorie cinétique, où l'on
ne voit plus que des points matériels en mouvement,
ou bien à la lumière de l'expérience, et aux sensa-
tions colorées qu'elle engendre, les vibrations du
milieu éthéré.
Il nous suffira de considérer un cas simple, celui
des phénomènes astronomiques et de la loi de
Newton. Ce que nous observons, ce ne sont pas
les coordonnées des astres, mais seulement leurs
distances; l'expression naturelle des lois de leurs
mouvements, ce sont donc des équations différen-
tielles entre ces distances et le temps. Maintenant
la distance de deux points de l'espace est une fonc-
tion connue et simple des coordonnées, de ces deux
points. Transformons nos équations différentielles
en y substituant cette fonction à la place de chaque
distance; nous aurons alors ces équations sous
leur forme habituelle, forme où figurent les coor-
données mêmes des astres.
Mais nous aurions pu remplacer ces distances
par d'autres fonctions et nous aurions obtenu ainsi
d'autres formes de ces équations ; toutes ces formes
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 89
auraient été également légitimes au point de vue
qui nous occupe, puisqu'elles auraient respecté le
« parallélisme » entre les phénomènes. Représen-
tons-nous les astres comme placés dans l'espace à
quatre dimensions de telle façon que la position de
chacun d'eux soit définie, non plus par trois, mais
par quatre coordonnées ; remplaçons ensuite dans
nos équations la quantité que nous considérions
jusqu'ici comme représentant la distance de deux
astres par une fonction quelconque des huit coor-
données de ces deux astres ; il n'est nullement
nécessaire que cette fonction soit celle qui repré-
sente la distance de deux points dans l'espace ordi-
naire à quatre dimensions ; elle peut être tout à fait
quelconque puisque le « parallélisme » n'en sera
pas altéré.
Nous obtiendrons ainsi une forme de nos équa-
tions où figureront les coordonnées des astres dans
l'espace à quatre dimensions ; ce sera une expres-
sion nouvelle des lois astronomiques fondée sur
l'hypothèse d'un espace à quatre dimensions et
cette expression ne sera pas illégitime puisque la
condition de « parallélisme » est respectée. Seule-
ment, il est clair que les équations ainsi obtenues
seront beaucoup moins simples que nos équations
habituelles.
Et il en serait sans doute de même avec les
lois de la Physique. Y a-t-il une raison générale
8.
90
DEnMERES PENSEES
pour qu'il en soit ainsi, pour que dans toutes les
parties de la Physique, ce soit l'hypothèse des trois
dimensions qui donne aux équations leur forme la
plus simple? Cette raison a-t-elle quelque rapport
avec celle qui a été développée dans la première
partie de ce travail et qui obligeait impérieusement
les êtres vivants à croire aux trois dimensions ou
à faire comme s'ils y croyaient sous peine d'infé-
riorité dans la lutte pour la vie?
Ici, une courte digression est nécessaire. Reve-
nons, pour un instant, à notre vieil espace ordi-
naire. Nous disons qu'il est relatif et cela veut
dire que les lois de la Physique sont les mêmes
dans toutes les parties de cet espace, ou dans le
langage mathématique, que les équations différen-
tielles qui expriment ces lois ne dépendent pas du
choix des axes de coordonnées.
Si on considère un système parfaitement isolé,
cela n'a aucun sens, on ne pourra observer les
coordonnées des points de ce système, mais seule-
ment leurs distances mutuelles, l'observation ne
pourra pas nous apprendre si les propriétés de ce
système dépendent de la position absolue du sys-
tème dans l'espace, puisque cette position est inob-
servable.
Si le système n'est pas isolé, cela ne marchera
pas non plus (si l'on veut raisonner en toute rigueur) ,
puisqu'il deviendra impossible d'exprimer les lois
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 91
qui régissent ce système, sans tenir compte de
l'action des corps extérieurs. Mais il y a des sys-
tèmes à peu près isolés, environnés de corps assez
rapprochés pour qu'on puisse les voir, trop éloignés
pour que leur action soit sensible ; c'est ce qui
arrive pour notre monde terrestre vis-à-vis des
étoiles. Nous pouvons alors énoncer les lois de ce
monde terrestre comme si les étoiles n'existaient
'. pas, et pourtant rapporter ce monde à un système
1 d'axes de coordonnées parfaitement défini et inva-
' riablement lié à ces étoiles. L'expérience nous
montre alors que le choix de ces axes n'intervient
pas, que les équations ne sont pas altérées quand
on fait un changement d'axes. L'ensemble des
j changements d'axes possibles forme, comme on
i' le sait, un groupe à six dimensions.
Renonçons maintenant à noire espace ordinaire,
remplaçons nos équations par d'autres qui seront
équivalentes, en ce sens qu'elles respecteront le
« parallélisme » des phénomènes. Toutes les fois
que nous aurons affaire à un système à peu près
isolé, il y aura un fait extrêmement général, une
. propriété d'invariance qui subsistera ; il y aura un
; groupe de transformations qui n'altérera pas les
' équations; ces transformations n'auront plus la
signification d'un changement d'axes, leur signifi-
cation pourra être quelconque, mais le groupe
formé par ces transformations Hpvra toujours rester
92 DERNIÈRES PENSEES
isomorphe au groupe à six dimensions dont nous
venons de parler; sans (luoi il n'i- aurait plus de
parallélisme.
Et c'est parce que ce groupe joue dans tous les
cas un rôle important, parce qu'il est isomorphe au
groupe des changements d'axes dans l'espace ordi-
naire, parce qu'il est ainsi étroitement apparenté
à notre espace à trois dimensions, c'est pour cette
raison que nos équations prendront leur forme la
plus simple quand on mettra ce groupe en évidence
de la façon la plus naturelle, c'est-à-dire en intro-
duisant un espace à trois dimensions.
Et comme ce groupe est isomorphe lui-même à
celui des déplacements de chacun de nos membres
regardé comme un corps solide, comme cette
propriété des corps solides de se mouvoir en obéis-
sant aux lois de ce groupe, n'est, en dernière ana-
lyse, qu'un cas particulier de cette propriété
d'invariance sur laquelle je viens d'attirer l'attention,
on voit qu'il n'y a pas de différence essentielle
entre la raison physique qui nous porte à attribuer
à l'espace trois dimensions, et les raisons psycho-
logiques développées dans les premiers para-
graphes de ce chapitre.
§ 6. — L'ANALYSIS SITUS ET L'INTUITION
Je voudrais ajouter une remarque qui ne se rap-
porte qu'indirectement à ce qui précède; nous
POURQUOI L ESPACE A TROIS DIMENSIONS 93
avons vu plus haut quelle est l'importance de l'Ana-
lysis situs et j'ai expliqué que c'est là le véritable
domaine de l'intuition géométrique. Cette intuition
existe-t-elle? je rappellerai qu'on a essayé de s'en
passer et que M, Hilbert a cherché à fonder une géo-
métrie qu'on a appelée rationnelle parce qu'elle est
affranchie de tout appel à l'intuition. Elle repose
sur un certain nombre d'axiomes ou de postulats
qui sont regardés, non comme des vérités intuitives,
mais comme des définitions déguisées. Ces axiomes
sont répartis en cinq groupes. Pour quatre de ces
groupes, j'ai eu l'occasion de dire dans quelle
mesure il est légitime de les regarder comme ne
renfermant que des définitions déguisées.
Je voudrais insister ici sur un de ces groupes,
le deuxième, celui des « axiomes de l'ordre ».
Pour bien faire comprendre de quoi il s'agit, j'en
citerai un. Si sur une ligne quelconque le point G
est entre A et B, et le point D entre A et C, le
point D sera entre A et B. Pour M. Hilbert, il n'y a
pas là une vérité intuitive, nous convenons de dire
que dans certains cas C est entre A et B, mais
nous ne savons pas ce que cela veut dire, pas plus
que nous ne savons ce que c'est qu'un point ou
qu'une ligne. Nous pourrons, d'après nos conven-
tions, employer cette expression entre pour dési-
gner une relation quelconque entre trois points,
pourvu que celte relation satisfasse aux axiomes
94
DERNIERES PENSEES
de l'ordre. Ces axiomes nous apparaissent ainsi
comme la définition du mot entre.
On peut alors se servir de ces axiomes, à la
condition d'avoir démontré qu'ils ne sont pas
contradictoires, et on pourra construire sur eux
une géométrie où l'on n'aura pas besoin de figures
et qui pourrait être comprise d'un homme qui
n'aurait ni vue, ni toucher, ni sens musculaire, ni
aucun sens, et qui serait réduit à un pur entende-
ment.
Oui, cet homme comprendrait peut-être, en ce
sens qu'il verrait bien que les propositions se dé-
duisent logiquement les unes des autres ; mais
l'assemblage de ces propositions lui paraîtrait arti-
ficiel et baroque et il ne verrait pas pourquoi on
l'aurait préféré à une foule d'autres assemblages
possibles.
Si nous n'éprouvons pas les mêmes étonnements,
c'est que les axiomes ne sont pas, en réalité, pour
nous de simples définitions, des conventions arbi-
traires, mais bien des conventions justifiées. Pour
les axiomes des autres groupes, je tiens qu'elles
sont justifiées parce que ce sont celles qui s'ac-
cordent le mieux avec certains faits expérimentaux
qui nous sont familiers et qu'elles nous sont, par
là, les plus commodes ; pour les axiomes de
l'ordre, il me semble qu'il y a quelque chose de
plus, que ce sont de véritables propositions intui-
POURQUOI l'espace A TROIS DIMENSIONS 95
tives, se rattachant à l'Analysis situs ; nous voyons
que le fait pour un point C d'être enlre deux autres
points d'une ligne, se rattache à la façon de
découper un continu à une dimension à l'aide de
coupures formées de points infranchissables.
Mais alors une question se pose; ces vérités,
'j telles que les axiomes de l'ordre, nous sont révélées
par l'intuition; mais s'agit-il de l'intuition de l'es-
pace lui-même, ou de l'intuition du continu mathé-
matique ou physique en général? Ce qui pourrait
faire pencher vers la première solution, c'est que
nous raisonnons facilement sur l'espace et beau-
coup plus difficilement sur des continus plus com-
pliqués, sur des continus à plus de trois dimensions
non susceptibles d'être représentés dans l'espace.
Et si cette première solution était adoptée,
toute cette discussion deviendrait inutile; nous
attribuerions à l'espace trois dimensions tout sim-
plement parce que le continu à trois dimensions
j serait le seul dont nous aurions une intuition
nette.
Mais il y a une Analysis situs à plus de trois
dimensions; je ne dis pas que ce soit une science
facile, j'y ai consacré trop d'efforts pour ne pas
m'être rendu compte des difficultés qu'on y ren-
contre; mais enfin cette science est possible et
elle ne repose pas exclusivement sur l'analyse; on
ne saurait la cultiver avec fruit sans de continuels
96
DERNIERES PENSEES
appels à l'intuition. Il y a donc bien une intuition
des continus à plus de trois dimensions et si
elle exige une attention plus soutenue que l'intui-
tion géométrique ordinaire, c'est sans doute une
affaire d'habitude, et aussi l'effet de la complication
rapidement croissante des propriétés des continus
quand augmente le nombre des dimensions. Ne
voyons-nous pas dans les Lycées des élèves qui
sont forts en géométrie plane et qui « ne voient
pas dans l'espace »? Ce n'est pas que l'intuition
de l'espace à trois dimensions leur fasse défaut,
mais ils n'ont pas l'habitude de s'en servir et il
leur faut pour cela un effort. Et d'ailleurs, pour
nous représenter une figure dans l'espace, ne nous
arrive-t-il pas à tous de nous représenter successi-
vement les diverses perspectives possibles de cette
figure?
_Je^onclurai que nous avons tous en nous l'in-
tuition du continu d'un nombre quelconque de^
dimensions, parce que nous avons la faculté de
construire un continu physique et mathématique^
que cette faculté préexiste en nous à toute expé-
rience parce que san.» «Ile, l'expérience propre-
ment dite serait impossible et se réduirait à des
sensations brutes, impropres à toute organisation^^
que cette intuition n'est que la conscience que
nous avons de cette faculté. Cependant cette
faculté pourrait s'exercer dans des sens divers;
pounQuoi l'espace a trois dimensions 97
elle pourrait nous permettre de construire un
espace à quatre, tout aussi bien qu'un espace à
trois dimensions. C'est le monde extérieur, c'est
l'expérience qui nous détermine à l'exercer dans
un sens plutôt que dans l'autre.
CHAPITRE IV
LA LOGIQUE DE LINFINI
CHAPITRE IV
LA LOGIQUE DE L'INFINI
§ 1". — CE QUE DOIT ÊTRE UNE CLASSIFICATION
Les règles ordinaires de la logique peuvent-elles
être appUiiuées sans changement, dès que l'on con-
sidère des collecLions comprenant un nombre infini
d'objets? C'est là une question qu'on ne s'était pas
posée d'abord, mais qu'on a été amené à examiner
quand les mathématiciens qui se sont fait une spé-
cialité de l'étude de l'infini se sont tout à coup
heurtés à de certaines contradictions au moins
apparentes. Ces contradictions proviennent-elles de
ce que les règles de la logique ont été mal appli-
quées, ou de ce qu'elles cessent d'être valables en
dehors de leur domaine propre, qui est celui des
collections formées seulement d'un nombre fini
d'objets? Je crois qu'il ne sera pas inutile de dire
ici quelques mots à ce sujet, et de donner aux
lecteurs une idée des débats auxquels ce problème
a donné lieu.
9.
102 nERNiÈRES PENSÉES
La logique formelle n'est autre chose que l'étude
des propriétés communes à toute classification;
elle nous apprend que deux soldats qui font partie
du même régiment appartiennent par cela même à
la même brigade, et par conséquent à la même
division, et c'est à cela que se réduit toute la
théorie du syllogisme. Quelle est alors la condition
pour que les règles de cette logique soient valables?
C'est que la classification adoptée soit immuable.
Nous apprenons que deux soldats font partie du
même régiment, et nous voulons en conclure qu'ils
font partie de la même brigade; nous en avons le
droit pourvu que pendant le temps que nous met-
tons à faire notre raisonnement, l'un des deux
hommes n'o,it pas été transféré d'un régiment dans
un autre.
Les antinomies qui ont été signalées proviennent
toutes de l'oubli de cette condition si simple: on
s'est appuyé sur une classification qui n'était pas
immuable et qui ne pouvait pas l'être; on a bien
pris la précaution de la p7'oc/am<?r immuable; mais
cette précaution était insuffisante; il fallait la rendre
effectivement immuable et il y a des cas où cela
n'est pas possible.
Qu'on me permette de reprendre un exemple cité
par M. Russell. C'était contre moi d'ailleurs qu'il
l'invoquait. Il voulait prouver que les difficultés ne
provenaient pas de l'introduction de l'infini actuel,
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 103
puisqu'elles peuvent se présenter même quand on
ne considère que des nombres finis. Je reviendrai
plus loin sur ce point, mais ce n'est pas de cela
qu'il s'agit pour le moment et je choisis cet exemple
parce qu'il est amusant et qu'il met bien en évi-
dence le fait que je viens de signaler.
Quel est le i>lus petit nombre entier qui ne peut
pas être défini par une phrase de moins de cent
mots français? Et d'abord ce nombre existe-t-il?
Oui, car avec cent mots français, on ne peut
construire qu'un nombre fini de phrases, puisque
le nombre des mots du dictionnaire français est
limité. Parmi ces phrases, il y en aura qui n'auront
aucun sens ou qui ne définiront aucun nombre
entier. Mais chacune d'elles pourra définir au plus
un seul nombre entier. Le nombre des entiers sus-
ceptibles d'être définis de la sorte est donc limité ;
par conséquent, il y a certainement des entiers qui
ne peuvent l'être ; et parmi ces entiers, il y en a
certainement un qui est plus petit que tous^ les
autres.
Aon; car si^cet entier existait, son existence im-
pliquerait contradiction, puisqu'il se trouverait
définj^parjinejphrase de moins de cent mots fran-
çais, à savoir par la phrase même qui affirme qu'il /
nej)eut pas l'être.
Ce raisonnement repose sur une classification des
ombres entiers en deux catégories, ceux qui
104
DERNIERES PENSEES
peuvent être définis par une phrase de moins de
cent mots français et ceux qui ne peuvent pas l'être.
En posant la question, nous proclamons implici-
tement que cette.classification est immuable et que
nous ne commençons à raisonner qu'après l'avoir
établie définitivement. Mais cela n'est pas possible.
La classification ne pourra être définitive que
lorsque nous aurons passé en revue toutes les
phrases de moins de cent mots, que nous aurons
rejeté celles qui n'ont pas de sens, et que nous
aurons fixé définitivement le sens de celles qui en
ont un. Mais pai^ni c^s phrases, il y en a qui ne
peuvent avoir de sens qu'après que la classification
|est arrêtée, ce sont celles où il estquestion de cette
li classification elle-même. En résumé ia classification
fi des nombres ne peut être arrêtée qu^après que le
! triage des phrases est achevé, et^ejnage ne peut
,1 être achevé qu'après que la classification est arrêtée,
de sorte que ni la classification, ni_Ia-triage ne_
pourront yamais^tre^ terminé s.
Ces difficultés se rencontreront beaucoup plus sou-
vent encore quand il s'agira de collections infinies.
Supposons que l'on veuille classer les cléments de
l'une de ces collections et que le principe de la
classification repose sur quelque relation de l'élé-
; ment à classer avec la collection tout entière. Une
semblable classification pourra-t-elle jamais être
conçue comme arrêtée? Il n'y a pas d'infini actuel,
LA LOGIyUE DE l'iNFINI 105
et quand nous parlons d'une collection infinie, nous
voulons dire une collection à laquelle on peut sans
cesse ajouter de nouveaux éléments (semblable à
une liste de souscription qui ne serait jamais close
dans l'attente de nouveaux souscripteurs). Or la clas-
sification ne pourrait justement être arrêtée que
quand cette liste serait close; toutes les fois qu'on
ajoute à la collection de nouveaux éléments, on
modifie cette collection; on peut donc modifier la
relation de cette collection avec les éléments déjà
classés ; et comme c'est d'après cette relation que
ces éléments ont été rangés dans tel ou tel tiroir,
il peut arriver qu'une fois cette relation modifiée,
ces éléments ne soient plus dans le bon tiroir et
qu'on soit obligé de les déplacer. Tant qu'on a de
nouveaux éléments à introduire, on doit craindre
d'avoir à recommencer tout ^on travail; or il n'arri-
vera jamais qu'on n'ait plus de nouveaux éléments
à introduire ; la classification ne sera donc jamais
arrêtée.
De là une distinction entre deux espèces de clas-
sifications, applicables aux éléments des collec-
tions infinies; les classifications prédicatives, qui |
ne peuvent être bouleversées par l'introduction de
nouveaux éléments; les classifications non prédica- i
tives que l'introduction des éléments nouveaux |
oblige à remanier sans cesse.
Supposons par exemple que l'on classe les
106 DERNIÈRES PENSÉES
nombres entiers en deux familles suivant leur gran-
deur. On peut reconnaître si un nombre est plus
grand ou plus petit que 10 sans avoir à envisager
les relations de ce nombre avec l'ensemble des
autres nombres entiers. Quand on aura défini, je
suppose, les 100 premiers nombres, on saura quel?
sont ceux d'entre eux qui sont plus petits et ceux
qui sont plus grands que 10; quand on introduira
ensuite le nombre 101, ou un quelconque des
nombres suivants, ceux des 100 premiers entiers
qui étaient plus petits que 10 resteront plus petits
que 10, ceux qui étaient plus grands resteront plus
grands; la classification est prédicative.
Imaginons au contraire qu'on veuille classer les
points de l'espace et que l'on dislingue ceux qui
peuvent être définis en un nombre finj_de.jnotj et
ceu^Mquijie le peuvent pas. Parmi les phrases pos-
sibles, il y en aura qui feront allusion à lajcollec-
tion tout entière, c'est-à-dire à l'espace, ou à des
parties de l'espace. Quand nous introduirons de
nouveaux points dans l'espace, c^ phrases chan-
geront de sens, elles ne définiront plus le même
point; ou bien elles perdront toute espèce de sens;
ou encore elles acquerront un sens alors qu'elles
n'en avaient pas auparavant. Et alors des points qu*
n'étaient pas définissables deviendront susceptibles
d'être définis; d'autres qui l'étaient cesseront de
l'être. Ils devront passer d'une catégorie dans une
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 107
autre. La classification ne sera pas prédicative.
11 y a de bons esprits qui considèrent que les
seuls objets dont il est permis de raisonner sont
peux qui peuvent être définis en un nombre fini de
mots, et j'aurais d'autant plus mauvaise grâce à ne
pas les regarder comme de bons esprits, que je vais
bientôt moi-même défendre leur opinion. On peut ^l^^-'''
donc trouver que l'exemple précédent est mal U-j" i^^'
choisi, mais il est aisé de le modifier. ''"" '^''^"'
Pour classer les nombres entiers, ou les points
de l'espace, je considérerai la phrase qui définit
chaque nombre entier, ou chaque point. Gomme il
peut arriver qu'un même nombre ou un même
point puisse être défini par plusieurs phrases, je
rangerai ces phrases dans l'ordre alphabétique et
] je choisirai la première d'entre elles. Gela posé,
cette phrase finira par une voyelle ou par une con-
j sonne, et on pourrait faire la classification d'après
ce critère. Mais cette classification ne serait pas
prédicative ; par l'introduction de nouveaux entiers,
ou de nouveaux^points, des phrases gui n'avaient
aucun sens pourront en acquérir un. Et alors au
tableau des phrases qui définissent un entier ou un
point déjà introduit, il deviendra nécessaire d'ajou-
ter de nouvelles phrases, qui étaient jusqu'ici
dénuées de sens, qui viennent d'en acquérir un, et
qui définissent précisément ce même point. 11 pourra
se faire que ces phrases nouvelles prennent la
108
DERNIEnES PEiNSEES
tête dans l'ordre alphabétique, et qu'elles finissent
par une voyelle, tandis que les phrases anciennes
finissaient par une consonne. Et alors notre entier
ou notre point qui avait été provisoirement rangé
dans une catégorie, devra être transféré dans
l'autre.
Si au contraire nous classons les points de l'es-
j pace d'après la grandeur de leurs coordonnées, si
nous convenons de classer ensemble tous ceux dont
'l'abscisse est plus petite que 10, l'introduction de
jnouveaux points ne changera rien à la classification ;
les points déjà introduits qui répondaient à la con--
dition ne cesseront pas d'y répondre après cette
introduction. La classification sera prédicative.
Ce que nous venons de dire des classifications
s'applique immédiatement aux définitions. Toute
définition est en effet une classification. Elle sépare
les objets qui satisfont à la définition, et ceux qui
n'y satisfont pas et elle les range dans deux classes
distinctes. Si elle procède, comme dit l'École, pei'
proximum genus et differentiam specificam, elle
repose évidemment sur la subdivision du genre en
espèces. Une définition comme toute classification
peut donc être ou ne pas être prédicative.
Mais ici une difficulté se présente. Reprenons
l'exemple précédent. Les nombres entiers appar-
tiennent à la classe A ou à la classe B, suivant qu'ils
sont plus petits ou plus grands que 10,5. J'ai défini
LA LOGIQUE DE L INFINI
109
certains nombres entiers a p y- j^ les ai répartis
entre ces deux classes A et B. Je définis et j'intro-
duis de nouveaux nombres entiers. J'ai dit que la
répartition n'était pas modifiée et que par consé-
quent la classification était prédicative. Mais pour
que la place du nombre a dans la classification ne
soit pas modifiée, il ne suffît pas que les cadres de
la classification n'aient pas changé, il faut encore
que le nombre a soit resté le même, c'est-à-dire
que sa définition soit prédicative. De sorte qu'à un
certain point de vue, on ne devrait pas dire qu'une
classification est prédicative d'une façon absolue,
mais qu'elle est prédicative par rapport à un mode
de définition.
§ 2. — LE NOMBRE CARDINAL
On ne doit pas oublier les considérations précé-
dentes quand on définit le nombre cardinal. Si
nous considérons deux collections, on peut chercher
à établir une loi de correspondance entre les objets
de ces deux collections, de façon qu'à tout objet de
la 1" corresponde un objet de la 2^ et un seul, et
inversement. Si cela est possible, on dit que les
deux collections ont le même nombre cardinal.
Mais, ici encore, il convient que cette loi de cor-
respondance soit jprédicative. Si l'on a affaire à deux
collections infinies, on ne pourra jamais concevoir
ces deux collections comme épuisées. Si nous sup
10
110
DERNIERES PENSEES
posons que nous ayons pris dans la première un
certain nombre d'objets, la loi de correspondance
nous permettra de définir les objets correspondants
de la 2*. Si nous introduisons ensuite de nouveaux
objets, il pourra arriver que cette introduction
change le sens de la loi de correspondance, de telle
• façon que l'objet A' de la 2* collection, qui avant
cette introduction correspondait à un objet A de
la 1", n'y correspondra plus après cette introduc-
tion. Dans ce cas la loi de correspondance ne sera
pas prédicative.
Et c'est ce que nous allons expliquer par deux
exemples opposés. Je considère l'ensemble des
nombres entiers et l'ensemble des nombres pairs.
A chaque entier n je puis faire correspondre le
nombre pair 2n. Quand j'introduirai de nouveaux
entiers, ce sera toujours le même nombre 2n qui
correspondra à n. La loi de correspondance est
1 prédicative, et il en est de même de toutes celle*
qu'envisage Cantor pour démontrer par exemple
que le nombre cardinal des nombres rationnels est
égal à celui des nombres entiers, ou celui des
points de l'espace à celui des points d'une droite.
! Supposons au contraire que l'on compare l'en-
semble des nombres entiers à celui des points de
l'espace busceptibles d'être définis par_un nombre
fini de mots et que j'établisse entre eux la corres-
pondance suivante. Je ferai le tableau de toutes
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 11
les phrases possibles, je les ordonnerai d'après le
nombre de leurs mots, en rangeant dans l'ordre
alphabétique celles qui ont le même nombre de
mots. J'effacerai toutes celles qui n'ont aucun sens
ou qui ne définissent aucun point, ou qui définissent
un point déjà défini par l'une des phrases précé-
dentes. Je ferai correspondre à «haque point la
phrase qui le définit, et le numéro qu'occupe cette
phrase dans le tableau ainsi émondé.
Lorsque j'introduirai de nouveaux points, il
pourra arriver que des phrases qui étaient dépour- ji^
vues de sens en acquièrent un ; on devra les réta-
blir dans le tableau d'où on les avait d'abord effa-
cées ; et le numéro de toutes les autres phrases se
trouvera modifié. Nos correspondances seront entiè-
rement bouleversées ; notre loi de correspondance
n'est pas prédicative.
Si l'on ne faisait pas attention à cette condition
dans la comparaison des nombres cardinaux, on
serait conduit à de singuliers paradoxes. Il convient
donc de modifier la définition des nombres cardi-
naux en spécifiant que la loi de correspondance
sur laquelle cette définition se fonde doit être pré-
dicative.
Toute loi de correspondance repose sur une
double classification. On doit classer les objets des
deux collections que l'on veut comparer; et les
deux classifications doivent être parallèles ; si par
/-J..
./''i'
112 DERNIÈRES PENSÉES
exemple les objets de la 1'^* se répartissent en
classes, qui se subdivisent en ordres, ceux-ci en
familles, etc., il devra en être de même des objets
de la 2*. A chaque classe de la l""" classification
devra correspondre une classe de la 2* et une
seule, à chaque ordre un ordre et ainsi de suite,
jusqu'à ce qu'on arrive aux individus eux-mêmes.
Et l'on voit alors quelle doit être la condition
pour qu'une loi de correspondance soit prédicative.
Il faut que les deux classifications sur lesquelles
cette loi repose soient elles-mêmes prédicatives.
§3.— LE MÉMOIRE DE M. RUSSELL
M. Russell a publié dans V American Journal of
Mathernatics, vol. XXX, sous le titre Mathematical
logics as hasedon the Theory of Types, un mémoire
où il s'appuie sur des considérations tout à fait
analogues à celles qui précèdent. Après avoir rap-
pelé quelques-uns des paradoxes les plus célèbres
chez les logiciens, il en cherche l'origine et il la
trouve avec raison dans une sorte de cercle
vicieux. On a été conduit à des antinomies parce
qu'on a envisagé des collections, contenant des
objets dans la définition desquels entre la notion
do la collection elle-même. On s'est servi de défî-
nilions non prédicatives ; on a confondu, dit
M. Russell, les mots ait et any, ce que nous pou-
LA LOGIQUE DE l'iNFINI il3
vons rendre en français par les mots tous et
quelconque.
Il est ainsi conduit à imaginer ce qu'il appelle la
hiérarchie des types. Soit une proposition vraie
d'un individu quelconque d'une classe donnée. Par
un individu quelconque, nous devons entendre
d'abord tous les individus de cette classe que l'on
peut définir sans se servir de la notion de la propo-
sition elle-même. Je les appellerai des individus
quelconques du!" ordre; quand j'affirmerai que la
proposition est vraie de tous ces individus, j'affir-
merai une proposition du 1" ordre. Un individu
quelconque du 2* ordre, ce sera alors un individu
dans la définition duquel pourra intervenir la
notion de cette proposition du 1" ordre. Si j'affirme
la proposition de tous les individus du 2* ordre,
j'aurai une proposition du 2* ordre. Les individus
du 3* ordre seront ceux dans la définition desquels
peut intervenir la notion de cette proposition du
2" ordre ; et ainsi de suite
Prenons l'exemple de l'Épiménide. Un menteur
du 1" ordre sera celui qui ment toujours sauf quand
il dit je suis un menteur du 1"" ordre; un menteur
du 2* ordre sera celui qui ment toujours même
quand il dit je suis un menteur du 1" ordre, mais
qui ne ment plus quand il dit je suis un menteur du
2* ordre. Et ainsi de suite. Et alors quand Epimé-
nide nous dira : je suis un menteur, nous pourrons
10.
114
DERNIERES PENSETiS
lui demander: de quel ordre ? Et c'est seulement
après qu'il aura répondu à cette légitime question
que son assertion aura un sens.
Passons à un exemple plus scientifique et envi-
sageons la définition du nombre entier. On dit
qu'une propriété est récurrente si elle appartient à
zéro, et si elle ne peut appartenir à n sans appar-
tenir à n-f-1; on dit que tous les nombres qui
possèdent une propriété récurrente forment une
classe récurrente. Alors un entier est par défi-
nition un nombre qui possède toutes les propriétés
récurrentes, c'est-à-dire qui appartient à toutes
les classes récurrentes.
De cette définition peut-on conclure que la
somme de deux entiers est un entier? Il semble
que oui ; car si n est un nombre entier, donné, les
nombres x qui sont tels que n-\-x est entier
forment une classe récurrente. Le nombre x ne
serait donc pas entier, si n-\- x ne l'était pas. Mais
la définition de cette classe récurrente dont nous
venons de parler n'est pas prédicative, car dans
cette définition (qui nous apprend que n-\- x doit
être entier) entre la notion de nombre entier qui
présuppose la notion de toutes les classes récur-
rentes.
D'où la nécessité d'employer le détour suivant :
appelons classes récurrentes du 1" ordre toutes
celles que l'on peut définir sans introduire la notion
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 115
d'entier, et entiers du 1" ordre les nombres qui
appartiennent à toutes les classes récurrentes du
1" ordre ; appelons ensuite classes récurrentes du
2* ordre celles que l'on peut définir en introduisant
au besoin la notion d'entier du i" ordre, mais sans
faire intervenir la notion d'entier d'ordre supé-
rieur; appelons entiers du 2^ ordre les nombres qui
appartiennent à toutes les classes récurrentes du
2* ordre, et ainsi de suite. Et alors ce que nous
pouvons démontrer ce n'est pas que la somme de
deux entiers est un entier, c'est que la somme de
deux entiers d'ordre K, est un entier d'ordre K — 1.
Ces exemples suffiront, je pense, pour faire
comprendre ce que M. Russell appelle la hiérar-
chie des types. Mais alors se posent diverses
questions sur lesquelles l'auteur ne s'est pas
prononcé.
i° Dans cette hiérarchie s'introduisent sans dif-
ficulté des propositions du l'^'", du 2" ordre, etc.,
et en général du n* ordre, n étant un nombre
entier fini quelconque. Est-il possible de consi-
dérer de même des propositions d'ordre a, a étant
un nombre ordinal transfini? C'est ainsi que
M. Kônig a imaginé une théorie qui ne diffère
pas essentiellement de celle de M. Russell; il s'y
sert d'une notation spéciale, il y désigne par
A(NV) les objets du l*' ordre, par A(NY)2 ceux
du 2* ordre, etc., NV étant le« initiales de lex-
116 DERNIÈRES PENSÉES
pression ne varietur. Quant à lui, il n'hésite pas à
introduire des A(NV)« où a est transfini, sans
d'ailleurs expliquer suffisamment ce qu'il entend
par là.
2° Si l'on répond oui à la première question, il
faudra expliquer ce qu'on entend par des objets
d'ordre w, w étant l'infini ordinaire, c'est-à-dire le
premier nombre ordinal transfini, ou par des
.objets d'ordre a ; a étant un ordinal transfini
quelconque.
3° Si au contraire on répond non à la 1" ques-
tion, comment pourra-t-on fonder sur la théorie
des types la distinction entre les nombres finis ou
infinis, puisque cette théorie est dénuée de sens
si on ne suppose cette distinction déjà faite.
4*> Plus généralement, qu'on réponde oui ou
non à la 1" question, la théorie des types est
f.ncompréhensible, si on ne suppose la théorie des
ordinaux déjà constituée. Comment pourra-t-on
fonder alors la théorie des ordinaux sur celle des
types?
§4. — L'AXIOME DE RÉDUCTIBILITÉ
M. Russell introduit un axiome nouveau qu'il
appelle axiom of reducibiliiy . Comme je ne suis
pas sûr d'avoir parfaitement compris sa pensée,
je vais lui laisser la parole. « We assume, that
every function is équivalent, for ail its value to
•LA LOGIQUE DE l'iNFINI 117
some predicative function of the same argument. »
Mais, pour comprendre cette assertion, il faut
remonter aux définitions données au début du
mémoire. Qu'est-ce qu'une fonction, et qu'est-ce
qu'une fonction predicative? Si une proposition
est affirmée d'un objet donné a, c'est une propo-
sition particulière; si on l'affirme d'un objet indé-
terminé X, c'est une fonction propositionnelle de x.
La proposition sera d'un certain ordre dans la
hiérarchie des types, et cet ordre ne sera pas le
même quel que soit ar, puisqu'il dépendra de
l'ordre dç x. La fonction sera^ alors dite predicative.,
si elle est d'ordre K-j-1, quand x est d'ordre K.
Après ces définitions le sens de l'axiome n'est
pas encore très clair et quelques exemples ne
seraient pas superflus. M. Russell n'en a pas
donné, et j'hésite à en donner de mon cru, parce
que je crains de trahir sa pensée, que je ne suis
pas certain d'avoir entièrement saisie. Mais, sans
l'avoir saisie, il y a une chose dont je ne saurais
douter, c'est qu'il s'agit d'un nouvel axiome. Grâce
à cet axiome, on espère pouvoir démontrer le prin-
cipe d'induction mathématique; que cela soit pos-
sible, je voudrais d'autant moins le nier que je
soupçonne cet axiome d'être une autre forme du
même principe.
Et alors je ne puis m'empêcher de penser à
tous les gens qui prétendent démontrer le postu-
118 DERNIÈRES PENSÉES
latum d'Euclide, en s'appuyant sur une de ses
conséquences, et en regardant cette conséquence
comme une vérité évidente par elle-même. Qu'ont-
ils gagné? Cette vérité, quelque évidente qu'elle
soit, le sera-t-elle plus que le postulatum lui-
même?
Nous ne gagnons donc rien sur le nombre des
postulats; gagnons-nous au moins sur la qualité?
En quoi le nouvel axiome l'emporte-t-il sur le
principe d'induction?
1» Est-il susceptible d'un énoncé plus simple et
plus clair? C'est possible, car celui que M. Russell
nous donne peut sans doute être amélioré; mais
ce n'est pas probable.
2° L'axiome de réductibilité est-il plus général
que le principe d'induction? de sorte que l'on ne
puisse démontrer cet axiome en partant de ce
principe?
3° Ou bien au contraire l'axiome est-il moins
général en apparence que le principe, de sorte
qu'on n'aperçoive pas immédiatement que le
second est contenu dans le premier, bien qu'il le
soit?
4*» L'emploi de cet axiome est-il plus conforme
aux tendances naturelles de notre esprit; peut-on
le justifier psychologiquement?
Je me borne à poser ces questions ; les éléments
me manquent pour les résoudre puisque je n'ai pu
LA LOGIQUE DE L*INFINI 119
arriver même à comprendre complètement le sens
de cet axiome.
Mais si je ne puis, avec les indications trop
sommaires données par M. Russell, espérer de
pénétrer entièrement ce sens, il m'est permis au
moins de faire quelques conjectures. Voilà une
proposition comme par exemple la définition du
nombre entier; un entier fini est un nombre qui
appartient à toutes les classes récurrentes ; cette
proposition n'a pas de sens, par elle-même; elle
n'en aurait un que si on précisait l'ordre des
classes récurrentes dont il s'agit. Mais il arrive
heureusement ceci ; tout entier du 2' ordre est a
fortiori un entier du 1"" ordre, puisqu'il appar-
tiendra à toutes les classes récurrentes des deux
premiers ordres, et par conséquent à toutes celles
du l®" ordre; de même tout entier du K' ordre
sera a fortiori un entier du K — 1* ordre. Nous
sommes ainsi amenés à définir une série de
classes de plus en plus restreintes, entiers du l",
du 2% ..., du n* ordre, dont chacune sera con-
tenue dans celle qui précède. J'appellerai entier
d'ordre <o tout nombre qui appartiendra à la
fois à toutes ces classes ; et cette définition de
l'entier de l'ordre w aura un sens et pourra
être regardée comme équivalente à la définition
d'abord proposée pour le nombre entier et qui
n'en avait pas. Est-ce là une application correcte
120 DERNIÈBES PENSÉES
de l'axiome de réducUbilité, tel que l'entend
M. Russell? Je ne propose cet exemple que timi-
dement.
Admettons-le pourtant, et reprenons le théorème
à démontrer au sujet de la somme de deux entiers.
Nous avons établi que la somme de deux entiers
du K* ordre est un entier d'ordre K — 1, et nous
voulons en conclure que si a; et n sont deux
entiers d'ordre w, la somme n-\-x est aussi un
entier d'ordre co. Et en effet il suffit pour cela
d'établir que c'est un entier d'ordre K quelque
grand que soit K. Or si n et a? sont des entiers
d'ordre w, ce seront a fortiori des entiers d'ordre
K-|-l, donc en vertu du théorème déjà établi,
n-\-x est un entier d'ordre K...
C. Q. F. D.
Est-ce de cette façon qu'on peut se servir de
l'axiome de M, Russell? Je sens bien que ce n'est
pas tout à fait cela et que M. Russell donnerait au
raisonnement une tout autre forme, mais le fond
demeurerait le même.
Je ne veux pas discuter ici la validité de ce
mode de démonstration.
Je me bornerai pour le moment aux observa-
tions suivantes. Nous avons été conduits à intro-
duire à côté de la notion des objets du n* ordre,
celle des objets d'ordre w et nous croyons avoir
réussi en ce qui concerne les entiers, à définir
LA LOGIQUE DE L INFINI
121
cette notion nouvelle. Mais cela ne réussirait pas
toujours; pour Epiinénide par exemple, cela ne
marcherait pas du tout. Ce qui a assuré le succès,
c'est la circonstance suivante. La classification
étudiée n'était pas prédicative, et l'adjonction
d'éléments nouveaux obligeait à modifier le clas-
sement des éléments antérieurement introduits et
classés. Toutefois cette modification ne pouvait
se faire que dans un sens ; on pouvait être obligé
de transférer des objets de la classe A dans la
classe B (à savoir de celle des entiers dans celle
des non-entiers), mais jamais de les transférer de
la classe B dans la classe A. Il faudrait une con-
vention nouvelle pour définir les objets d'ordre a>
dans les cas où la modification devrait se faire
tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre.
En second lieu, la définition des entiers d'ordre (o
Il est pas la même que celle des entiers d'ordre K,
K étant fini. On définit les entiers d'ordre K par
récurrence en déduisant la notion d'entier d'ordre K,
de la notion d'entier d'ordre K — 1. On définit les
entiers d'ordre w, par passage à la limite, en
faisant dépendre cette notion nouvelle d'une infi-
nité de notions antérieures, celles des entiers de
tous les ordres finis. Les deux définitions seraient
donc incompréhensibles pour quelqu'un qui ne
saurait pas déjà ce que c'est qu'un nombre fini;
elles présupposent la distinction des nombres finis
11
122 DERNIÈRES PENSÉES
et des nombres infinis. Ce n'est donc pas sur elles
qu'on peut espérer fonder cette distinction.
§ 5. — LE MEMOIRE DE M. ZERMELO
C'est dans une tout autre direction que M. Zer-
melo cherche la solution des difficultés que nous
avons signalées. Il s'efforce de poser un système
d'axiomes a priori, qui doi-^ent lui permettre
d'établir toutes les véri^js mathématiques sans
être exposé à la contradiction. Il y a plusieurs
manières de concevoir le rôle des axiomes ; on
peut les regarder comme des décrets arbitraires
qui ne sont que les définitions déguisées des
notions fondamentales. C'est ainsi qu'au début de
la géométrie, M. Hilbert introduit des « choses »
qu'il appelle points, droites et plans, et que,
jubliant ou paraissant oublier un instant le sens
vulgaire de ces mots, il pose entre ces choses
diverses relations qui les définissent.
Pour que cela soit légitime, il faut démontrer
que les axiomes ainsi introduits ne sont pas con-
tradictoires, et M. Hilbert y a parfaitement réussi
en ce qui concerne la géométrie, parce qu'il sup-
posait l'analyse déjà constituée et qu'il a pu s'en
servir pour cette démonstration. M. Zermelo n'a
pas démontré que ses axiomes étaient exempts de
contradiction, et il ne pouvait le faire, car, pour
LA LOGIQUE DE L INFINI
123
cela, il lui aurait fallu s'appuyer sur d'autres véri-
tés déjà établies; or des vérités déjà établies, une
science déjà faite, il suppose qu'il n'y en a pas
encore, il fait table rase, et il veut que ses axiomes
se suffisent entièrement à eux-mêmes.
Les postulats ne peuvent donc tirer leur valeur
d'une sorte de décret arbitraire, il faut qu'ils soient
évidents par eux-mêmes. Il nous faudra donc, non
pas démontrer cette évidence, puisque l'évidence |
ne se démontre pas, mais chercher à pénétrer le i
mécanisme psychologique qui a créé ce sentiment i
de l'évidence. Et voici d'où provient la difficulté;
M. Zermelo admet certains axiomes, et il en
rejette d'autres qui, au premier abord, peuvent
sembler aussi évidents que ceux qu'il conserve ;
s'il les conservait tous, il tomberait dans la con-
tradiction, il lui fallait donc faire un choix, mais
on peut se demander quelles sont les raisons de i
son choix, et c'est ce qui nous oblige à quelque
attention.
Ainsi il commence par rejeter la définition de ,
Cantor : un ensemble est la réunion d'objets dis-
tincts quelconques considérés comme formant un
tout. Je n'ai donc pas le droit de parler de l'en-
semble de tous les objets qui satisfont à telle ou
telle condition. Ces objets ne forment pas un
ensemble, une Afenge, mais il faut bien mettre quel-
que chose à la place de la définition qu'on rejette.
124 DEBMÈRES PENSÉES
M. Zermelo se borne à dire : considérons un
domaine [Bereich) d'objets quelconques; il peut
arriver qu'entre deux de ces objets x et y, il y
ait une relation de la forme x z y\ nous dirons
alors que x est un élément de y, et que y est
un ensemble, une Menge.
Évidemment ce n'est pas là une définition, quel-
qu'un qui ne sait pas ce que c'est qu'une Menge,
ne le saura pas davantage quand il aura appris
qu'elle est représentée par le symbole £, puisqu'il
ne sait pas ce que c'est que e. Cela pourrait aller si
ce symbole e devait être défini dans la suite par les
axiomes eux-mêmes qui seraient regardés comme
des décrets arbitraires. Mais nous venons de voir
que ce point de vue était intenable. Il faut donc
fi que nous sachions d'avance ce que c'est qu'une
Il Menge, que nous en ayons l'intuition, et c'est cette
I intuition qui nous fera comprendre ce que c'est
que e, qui ne serait sans cela qu'un symbole
dépourvu de sens, et dont on ne pourrait affirmer
aucune propriété évidente par elle-même. Mais
qu'est-ce que cette intuition peut être si elle n'est
pas la définition de Cantor que nous avons dédai-
gneusement rejetée?
Passons sur cette difficulté que nous cherche-
rons plus loin à éclaircir eténumércns les axiomes
admis par M. Zermelo ; ils sont au nombre de
sept :
LA LOGKJLE DE l'iNFINI 125
1" Deux Mengen qui ont mêmes éléments sont
identiques.
2° Il y a une Menge qui ne contient aucun élé-
ment, c'est la Nullmenge \ s'il existe un objet a, il
existe une Menge [a) dont cet objet est l'unique
élément ; s'il existe deux objets a et b, il existe une
Menge (a, b) dont ces deux objets sont les seuls
éléments.
3° L'ensemble de tous les éléments d'une Menge M
qui satisfont à une condition x forme un sous-
ensemble, une Untermenge de M.
4° A chaque Menge T correspond une autre
Menge UT, formée de toutes les Untermengen de T.
5° Considérons une Menge T dont les éléments
sont eux-mêmes des ^/en^'cn; il existe une i/e^^e ST,
dont les éléments sont les éléments des éléments
de T. Si par exemple T a trois éléments A, B, C,
qui sont eux-mêmes des Mengen; si A a deux élé-
ments a et a', B deux éléments b et b', G deux
éléments c et c', ST aura six éléments a, b, c,
a', b', c'.
6° Si on a une Menge T dont les éléments sont
eux-mêmes des Mengen, on peut choisir dans cha-
cune de ces Mengen élémentaires un élément, et
l'ensemble des éléments ainsi choisis forme une
Untermenge de ST.
7° Il existe au moins une Menge intime.
Avant de discuter ces axiomes, je dois répondre
11
i26 DERNIÈRES PENSÉES
à une question; pourquoi, dans leur énoncé, ai-je
conservé le nom allemand Menge au lieu de le tra-
duire par le mot français ensemble? C'est parce que
ie ne suis pas sûr que le mot Menge conserve dans
ces axiomes son sens intuitif, sans quoi il serait
difficile de rejeter la définition de Cantor; or le
mot français ensemble suggère ce sens intuitif d'une
façon trop impérieuse, pour qu'on puisse l'em-
ployer sans inconvénient quand ce sens est altéré.
Je n'insisterai pas beaucoup sur le 7* axiome;
1 j'en dois cependant dire un mot pour faire remar-
I quer la façon très originale dont M. Zermelo
l'énonce; il ne se contente pas en effet de l'énoncé
que j'ai donné; il dit : il existe une Menge M qui
ne peut contenir l'élément a, sans contenir égale-
ment comme élément la Menge (a), c'est-à-dire
celle dont a est l'unique élément. Et alors si M
( admet l'élément a, elle en admettra une série
, d'autres, à savoir la Menge dont a est l'unique élé-
I ment, la Menge dont l'unique élément est la Menge
dont l'unique élément est a et ainsi de suite. On
voit assez que le nombre de ces éléments doit être
infini. Au premier abord, ce détour parait bien
bizarre et bien artificiel, et il l'est en effet; mais
M. Zermelo a voulu éviter de prononcer le mot
I infini, parce qu'il considère ses axiomes comme
antérieurs à la distinction du fini et de l'infini.
Passons aux six premiers axiomes; ils peuvent
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 127
être regardés comme évidents, dès qu'on donne
au mot Menge son sens intuitif et si on ne consi-
dère que des objets en nombre fini. Mais ils ne le
sont pas plus que cet autre axiome que l'auteur
rejette expressément :
S" Des objets quelconques forment une Menge.
Et alors nous devons nous poser une question ;
pourquoi l'évidence de l'axiome 8 cesse-t-elle dès
qu'il s'agit de collections infinies, tandis que celle
des six premiers subsiste?
Si, pour résoudre cette question, nous nous
reportons à l'énoncé des axiomes, nous aurons un
premier étonnement; nous constaterons que tous
ces axiomes sans exception ne nous apprennent
qu'une chose, c'est que certaines collections, for-
mées d'après certaines lois, constituent des Men-
gen; de sorte que ces axiomes ne nous apparaîtront
plus que comme des règles destinées à étendre le
sens du mot Menge, comme de pures définitions de
[ mots. Et cela est vrai aussi bien du 8° axiome
que nous rejetons, que des sept premiers que nous
acceptons.
Nous sommes avertis pourtant bien vite que
cette première impression est trompeuse; de sem-
blables définitions de mots ne nous exposeraient
pas à la contradiction; celle-ci ne serait à craindre
que si nous avions d'autres axiomes affirmant que
certaines collections ne sont pas des Mengen: et nous
128 DERNIÈRES PENSÉES
n'en avons pas. Cependant si nous rejetons le
8* axiome, c'est pour éviter la contradiction :
M. Zermelo le dit explicitement.
Il faut donc bien qu'il n'ait pas considéré ses
axiomes comme de simples définitions de mots, et
qu'il ait attribué au mot Menge un sens intuitif
préexistant à tous ses énoncés, quoique différant
quelque peu du sens habituel. Il n'est pas impos-
sible de l'apercevoir en recherchant l'usage que
l'auteur en fait dans ses raisonnements. Une Menge
c'est quelque chose sur quoi l'on peut raisonner;
c'est quelque chose de fixe et d'immuable dans une
certaine mesure. Définir un ensemble, une Menge,
une collection quelconque, c'est toujours faire une
classification, séparer les objets qui appartiennent
à cet ensemble de ceux qui n'en font pas partie.
Nous dirons alors que cet ensemble n'est pas une
Menge, si la classification correspondante n'est pas
prédicative. et que c'est une Menge, si cette clas-
sification est prédicative ou si on peut en raison-
ner comme si elle l'était.
Si nous rejetons le 8^ axiome, c'est parce que
des objets quelconques formeront sans doute une
collection, mais une collection qui ne sera jamais
close, et dont l'ordre pourra à chaque instant être
troublé par Tadjonction d'éléments inattendus.
C'est une collection qui n'est pas prédicative et au
contraire, quand nous disons par exemple qu'à
LA LOGIQUE DE L INFINI
129
chaque Menge T correspond une autre Menge UT
ou ST définie de telle ou telle manière, nous affir-
mons que cette définition est prédicative, ou que
nous avons le droit de faire comme si elle l'était.
Et c'est ici le lieu de parler d'une distinction
qui joue un rôle essentiel dans la théorie de
M. Zermelo : « Eine Frage oder Aussage E, ueber
deren Gûltigkeit oder Ungiiltigkeit die Grund-
beziehungen des Bereiches vermôge der Axiome
und der allgemeingûlligen logischen Gesetze ohne
Willkûr unterscheiden, heisst définit. » Le mot
définit semble ici sensiblement synonyme de prédi-
catif. Mais l'usage qu'en fait M. Zermelo montre
que la synonymie n'est pas parfaite. Ainsi suppo-
sons par exemple que cette question E soit la sui-
vante : tel élément de la Menge M possède-t-il telle
relation avec tous les autres éléments de la même
Menge, et que nous convenions de dire que tous
les éléments pour lesquels on doit répondre oui
forment une classe K? Pour moi, et je crois aussi
pour M. Russell, une pareille question n'est pas
prédicative; parce que les autres éléments de M
sont en nombre infini, qu'on pourra sans cesse en
introduire de nouveaux, et que parmi les nouveaux
éléments introduits, il pourra y en avoir dans la
[définition desquels entre la notion de la classe K,
I c'est-à-dire de l'ensemble des éléments qui pos-
sèdent la propriété E. Pour M. Zermelo, cette
130
DERNIERES PENSEES
question serait définit sans que je sache exactement
où est la démarcation exacte, entre les questions
qui sont définit et celles qui ne le sont pas. Il lui
semble que, pour savoir si un élément possède la
propriété E par rapport à tous les autres éléments
de M, il suffît de vérifier s'il la possède par rap-
port à chacun d'eux. Si la question est définit par
rapport à chacun de ses éléments, elle le sera ipso
fado par rapport à tous ces éléments.
Et c'est ici qu'apparaît la divergence de nos vues.
M. Zermelo s'interdit de considérer l'ensemble de
tous les objets qui satisfont à une certaine condi-
tion parce qu'il lui semble que cet ensemble n'est
jamais clos ; qu'on pourra toujours y faire entrer
de nouveaux objets. Au contraire il n'a aucun
scrupule à parler de l'ensemble des objets qui
font partie d'une certaine Menge M et qui satisfont
de plus à une certaine condition. Il lui semble qu'il
ne peut posséder une Menge, sans posséder du
même coup tous ses éléments. Parmi ces éléments,
il choisira ceux qui satisfont à une condition donnée,
et il pourra faire ce choix bien tranquillement,
sans crainte qu'on vienne le troubler en introdui-
sant des éléments nouveaux et inattendus, puisque
ces éléments, il les a déjà tous entre les mains.
En posant d'avance sa Menge M, il a élevé un mur
de clôture qui arrête les gêneurs qui pourraient
venir du dehors. Mais il ne se demande pass'il ne peut
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 131
y avoir des gêneurs du dedans qu'il a enfermés
avec lui dans son mur. Si la Menge M a une infi-
nité d'éléments, cela veut dire non que ces éléments
puissent être conçus comme existant d'avance tous
' la fois, mais qu'il peut sans cesse en naître
de nouveaux ; ils naîtront à l'intérieur du mur, au
Heu de naître dehors, voilà tout. Quand je parle de
tous les nombres entiers, je veux dire tous les
nombres entiers qu'on a inventés et tous ceux
qu'on pourra inventer un jour ; quand je parle de
tous les points de l'espace, je veux dire tous les
points dont les coordonnées sont exprimables par
des nombres rationnels, ou par des nombres algé-
briques, ou par des intégrales, ou de toute autre
manière que l'on pourra inventer. Et c'est ce
« Von pourra » qui est l'infini. Mais on pourra en
inventer que l'on définira de bien des façons, et si
nous reprenons comme tout à l'heure notre ques-
tion E et notre classe K, la question E se pose de
nouveau chaque fois qu'on définira un nouvel élé-
ment de M ; or, parmi ces éléments que nous
pourrons définir, il y en aura dont la définition
dépendra de cette classe K. De sorte que le cercle
vicieux n'aura pu être évité.
Voilà pourquoi les axiomes de M. Zermelo ne
sauraient me satisfaire. Non seulement ils ne me
semblent pas évidents, mais quand l'on me deman-
dera s'ils sont exempts de contradiction, je ne
132 DERNIÈRES PENSÉES
saurai que répondre. L'auteur a cru éviter le para-
doxe du plus grand cardinal, en s'interdisant toute
spéculation en dehors de l'enceinte d'une Mcnge
bien close; il a cru éviter le paradoxe de Richard, en
ne posant que des questions définit^ ce qui, d'après
le sens qu'il donne à cette expression, exclut toute
considération sur les objets qui peuvent être définis
en un nombre fini de mots. Mais s'il a bien fermé
sa bergerie, je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas
enfermé le loup. Je ne serais tranquille que s'il
avait démontré qu'il est à l'abri de la contradiction;
je sais bien qu'il ne pouvait le faire, puisqu'il aurait
fallu s'appuyer par exemple sur le principe d'induc-
tion, qu'il ne révoquait pas en doute, mais qu'il se
proposait de démontrer plus loin. Il aurait dû
passer outre ; cela aurait été au prix d'une faute
l de logique, jn ai s du moins nous en serions sûrs.
§ 6. — L'EMPLOI DE L'INFINI
Est-il possible de raisonner sur des objets qui
ne peuvent pas être définis en un nombre fini de
mots? Est-il possible même d'en parler en sachant
de quoi l'on parle, et en prononçant autre chose
que des paroles vides? Ou au contraire doit-on les
regarder comme impensables? Quant à moi. Je
n'hésite pas à répondre que ce sont de purs
néants.
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 133
Tous les objets que nous aiironsjamais à envi-
sager, ou bien seront définis en un nombre fini de
mots, ou bien ne seront qu^i^mparfaitement déter-
minés et demeurerontjndiscernables d^une foule
d'autres objets ; et nous ne pourrons raisonner
congrument à leur endroit, que quand nous les
aurons distingués de ces autres objets avec lesquels
ils demeurent confondus, c'est-à-dire quand nous
serons arrivés à les définir en un nombre fini de
mots.
Si nous considérons un ensemble, et que nous
voulions en définir les différents éléments, cette
définition se décomposera naturellement en deux
parties ; la prernière partie de la définition, commune ' " /""
à tous les éléments de l'ensemble, nous apprendra '"^
à les distinguer des éléments qui sont étrangers à
cet ensemble ; ce sera la définition de l'ensemble ;
la seconde partie nous apprendra à distinguer les jC^.\
uns des autres les diflerents éléments de l'en- ''''
semble.
Chacune de ces deux parties devra se composer
d'un nombre fini de mots. Si on parle de tous les
éléments d'un ensemble dont on donne la défini-
tion, on veut parler de tous les objets qui satis- l
font à la première partie de la définition et qu'on
pourra achever de définir par telle phrase d'un
nombre fini de mots que l'on voudra. On ne vous
donne que la moitié de la définition, vous pouvez
12
134 DERNIÈRES PENSÉES
ensuite la compléter, en choisissant la seconde
moitié comme il vous plaira ; mais il faut que vous
la complétiez. Si j'affirme une proposition au sujet
de tous les objets d'un ensemble, je veux dire que
si un objet satisfait à la première partie de la défi-
nition, la proposition en ce qui concerne cet objet
restera vraie, quelle que soit la manière dont vous
énoncerez la seconde partie; mais si vous pouvez
l'énoncer comme vous voulez, il est nécessaire que
vous l'énonciez, sans quoi l'objet serait impensable
et la proposition n'aurait aucun sens.
Ce n'est pas qu'on ne puisse faire et qu'on n'ait fait
quelques objections à cette façon de voir. Les
phrases d'un nombre fini de mots pourront toujours
être numérotées, puisqu'on peut par exemple les
classer par ordre alphabétique. Si tous les objets
pensables doivent être définis par de semblables
phrases, on pourra aussi leur donner un numéro.
11 n'y aurait donc pas plus d'objets pensables que
de nombres entiers; et si l'on considère l'espace,
par exemple, si l'on en exclut les points qui ne
peuvent être définis en un nombre fini de mots et
qui sont de purs néants, il n'y restera pas plus de
points qu'il n'y a de nombres entiers. Et Cantor a
démontré le contraire.
Ce n'est là qu'un trompe-l'œil ; représenter les
points de l'espace par la phrase qui sert à les défi-
nir j classer ces phrases et les points correspon-
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 135
dants d'après les lettres qui forment ces phrases,
c'est construire une classification qui n'est pas
prédicative, qui entraîne tous les inconvénients,
tous les parai ogi s m es, toutes les antinomies dont
j'ai parlé au début de ce chapitre. Qu'a voulu dire
Cantor et qu'a-t-il réellement démontré ? On ne
peut trouver, entre les nombres entiers et les points
de l'espace définissables en un nombre fini de
mots, une loi de correspondance satisfaisant aux
conditions suivantes : 1° Cette loi peut s'énoncer
en un nombre fini de mots. 2° Étant donné un
entier quelconque, on peut trouver le point de l'es-
pace correspondant, et ce point sera entièrement
défini sans ambiguïté ; la définition de ce point
qui se compose de deux parties, la définition de
l'entier et l'énoncé de la loi de correspondance, se
réduira à un nombre fini de mots, puisque notre
entier peut se définir, et notre loi s'énoncer en «m
nombre fini de mots. 3° Étant donné un point Pd^.
l'espace que je suppose défini en un nombre fini de
mots [sans m'interdire de faire figurer dans cette
définition des allusions à la loi de correspondance
elle-même, ce qui est essentiel dans la démonstra-
tion de Cantor) il y aura un entier qui sera déter-
miné sans ambiguïté par l'énoncé de la loi de cor-
respondance et par la définition du point P. 4° La loi
de correspondance doit être prédicative, c'est-à-dire
que si elle fait correspondre un point P à un entier.
136
DERNIERES PENSEES
' elle ne devra pas cesser de faire correspondre ce
point P à ce même entier, quand on aura introduit
I de nouveaux points de l'espace. Voilà ce que
; Cantor a démontré et cela reste toujours vrai ; on
'^ voit quel est le sens compliqué enfermé dans cette
brève proposition : le nombre cardinal des points
de l'espace est plus grand que celui des entiers.
, Et alors que devons-nous conclure? Tout théo-
_,y(l rème de mathématiques doit pouvoir être vérifié.
Quand j'énonce ce théorème, j'affirme que toutes
les vérifications que j'en tenterai réussiront ; et
même si l'une de ces vérifications exige un travail
qui excéderait les forces d'un homme, j'affirme
I que, si plusieurs générations, cent, s'il le faut,
jugent à propos de s'atteler à cette vérification,
elle réussira encore. Le théorème n'a pas d'autre
sens, et cela est encore vrai si dans son énoncé on
parle de nombres infinis ; mais comme les vérifî-
; cations ne peuvent porter que sur des nombres
i finis, il s'ensuit que tout théorème sur les nombres
infinis ou surtout sur ce qu'on apj)ell^e ensembles
infinis, ou cardinaux transfinis, ou ordinaux trans-
finis, etc., etc., ne peut être qu'une façon abrégée
r d'énoncer des propositions sur les nombres finis,
j, S'il en est autrement, ce théorème ne sera pas
j ^ il vérifiable, et s'il n'est pas vérifiable, il n'aura pas
de_sçns.
Et il s'ensuit qu'il ne saurait y avoir d'axiome
LA LOGIQUE DE l'iNFINI 137
évident conceriiant les nombres infinis; toute pro-
priété des nombres infinis n'est que la traduction
d'une propriété des nombres finis ; c'est cette der-
nière qui pourra être évidente, tandis qu'il fau-
dra démontrer la première en la comparant à la
dernière et en montrant que 'a traduction est
exacte.
§. 7. — RÉSUMÉ
Les antinomies auxquelles certains logiciens ont
été conduits proviennent de ce qu'ils n'ont pas pu
éviter certains cercles vicieux. Cela leur est arrivé
quand ils considéraient des collections finies, mais
cela leur est arrivé bien plus souvent quand ils
avaient la prétention de traiter des collections infi-
nies. Dans le premier cas, ils auraient pu éviter
aisément le piège où ils sont tombés ; ou plus exac-
tement ils ont eux-mêmes tendu le piège où ils se
sont amusés à tomber, et même ils ont été obligés
de faire bien attention pour ne pas tomber à côté
du piège ; en un mot, dans ce cas les antinomies
ne sont que des joujoux. Bien différentes sont j| /-
celles qu'engendre la notion do l'infini ; il arrive
souvent qu'on y tombe sans le faire exprès, et
même quand on est averti, on n'est pas encore
bien tranquille.
Les tentatives qui ont été faites pour sortir de
12
138 DERNIÈRES PENSÉES
ces difficultés sont intéressantes à plus d'un titre^
mais elles ne sont pas entièrement satisfaisantes.
M. Zermelo a voulu construire un système impec-
cable d'axiomes ; mais ces axiomes ne peuvent être
regardés comme des décrets arbitraires, puisqu'il
faudrait démontrer que ces décrets ne sont pas
contradictoires, et qu'ayant fait entièrement table
rase on n'a plus rien sur quoi l'on puisse appuyer
une semblable démonstration. Il faut donc que ces
axiomes soient évidents par eux-mêmes. Or quel
est le mécanisme par lequel on les a construits?
[ on a pris les axiomes qui sont vrais des collections
I finies; on ne pouvait les étendre tous aux collec-
I tiens infinies, on n'a fait cette extension que pour
1 un certain nombre d'entre eux, choisis plus ou
' moins arbitrairement. A mon sens^d^ailleurs, ainsi
que je l'ai dit plus haut, aucune propositionjîon-
cernant les collections infinies ne peut être évi-
dente par intuition.
M. Russell a mieux compris la nature de la diffi-
culté à vaincre, il ne l'a cependant pas entièrement
f[ vaincue, parce que sa hiérarchie des types suppose
0( i la théorie des ordinaux^léjà^ faite.
Quant à moi, je proposerais de s'en tenir aux
règles suivantes :
1° Ne jamais envisager que des objets suscep-
tibles d'être définis en un nombre fini de mots;
j 2° Ne jamais perdre de vue que toute proposi-
LA LOGIQUE DE L INFINI
131>
tion sur l'infini doit être la traduction, l'énoncé
abrégé de propositions sur le fini;
3° Éviter les classifications et les définitions
non prédicatives.
Toute's les recherches dont nous avons parlé ont
un caractère commun. On se propose d'enseigner
les mathématiques à un élève qui ne sait pa&
encore la difTérence qu'il_X-a__entre_ l'infini eUe
fini; on ne se hâte pas de lui apprendre en quoi
consiste cette différence; on commence par lui
montrer tout ce qu'on peut savoir de l'infini sans
se préoccuper de cette distinction; puis dans une
région écartée du champ qu'on lui a fait parcou-
rir, on lui découvre un petit coin où se cachent les
nombres finis.
Cela me paraît psychologiquement faux; ce n'est
pas ainsi que l'esprit humain procède naturelle-
ment, et quand même on devrait s'en tirer sans
trop de mésaventures antinomiques, cela n'en
serait pas moins une méthode contraire à toute
saine psychologie.
M. Russell me dira sans doute qu'il ne s'agit pas
de psychologie, mais de logique et d'épistémo-
lggiei_et moi, je serai conduit à répondre qu'il n'y
a pas de logique et d'épistémologie indépendantes
de la psychologie; et cette profession de foi clora
probablement la discussion parce qu'elle mettra
en évidence une irrémédiable divergence de vues-
CHAPITRE V
LES MATHÉMATIQUES ET LA LOGIQUE
CHAPITRE V
LES MATHÉMATIQUES ET LA LOGIQUE
II y a quelques années, j'ai eu l'occasion d'exposer
certaines idées sur la logique de l'infini; sur l'em-
ploi de l'infini en Mathématiques, sur l'usage qu'on
en fait depuis Cantor; j'ai expliqué pourquoi je ne
regardais pas comme légitimes certains modes de
raisonnements dont divers mathématiciens éminents
avaient cru pouvoir se servir*. Je m'attirai naturel-
lement de vertes répliques; ces mathématiciens ne
croyaient pas s'être trompés, ils croyaient avoir eu
le droit de faire ce qu'ils avaient fait. La discussion
s'éternisa, non pas que l'on vît sans cesse surgir de
nouveaux arguments, mais parce qu'on tournait
toujours dans le même cercle, chacun répétant ce
qu'il venait de dire, sans paraître avoir entendu ce
que l'adversaire avait dit. A chaque instant, on
m'envoyait une nouvelle démonstration du principe
contesté, pour se mettre, disait-on, à l'abri de toute
objection; mais cette démonstration, c'était tou-
1. Voir cliap, ÏV.
144
DERNIERES PENSEES
jours la même, à peine maquillée. On n'est donc
arrivé à aucune conclusion ; si je disais que j'en ai
été étonné, je donnerais une triste idée de ma péné-
tration psychologiaue.
Dans ces conditions, convient-il de répéter une
fois de plus les mêmes arguments, auxquels je pour-
rais peut-être donner une forme nouvelle, mais
"auxquels je ne pourrais rien changer dans le fond,
puisqu'il me semble qu'on n'a pas même essayé de
les réfuter. II me semble préférable de rechercher
quelle peut être l'origine de cette différence de
mentalité qui engendre de telles divergences de vues.
Je viens de dire que ces divergences irréductibles
ne m'avaient pas étonné, que je les avais prévues
dès la première heure, mais cela ne nous dispense
pas d'en chercher l'explication; on peut prévoir
un fait, à la suite d'expériences répétées, et être
pourtant très embarrassé pour l'expliquer.
Cherchons donc à étudier la psychologie des
deux écoles adverses, à un point de vue puremen"
objectif, comme si nous étions nous-mêmes placés
en dehors de ces écoles, comme si nous décrivions
une guerre entre deux fourmilières; nous consta-
terons d'abord qu'il y a chez les mathématiciens
deux tendances opposées dans la façon d'envisager
' l'infini. Pour les uns, l'infini dérive du fini, il y aun
infini parce qu'il y a une infinité de choses finies
\ ossibles; pour les autres l'infini préexiste au fini.
LES BlATIlÉMAngUES ET LA LOGIQUE 145
le fini s'oblient en découpant un petit morceau
dans l'infini.
Un théorème doit pouvoir être vérifié, mais
comme nous sommes nous-mêmes finis, nous ne
pouvons opérer que sur des objets finis; lors donc
même que la notion d'infini joue un rôle dans l'é-
noncé du théorème, il faut que dans la vérification
il n'en soit plus question; sans quoi cette vérifica-
tion serait impossible. Je prendrai comme exemples
des théorèmes comme ceux-ci : la suite des nombres
1
premiers est illimitée. la série 2 — ^ est conver-
gente, etc.; chacun d'eux peut se traduire par des
égalités ou des inégalités où ne figurent que des
nombres finis. Ces théorèmes participent de l'infini,
non parce qu'une des vérifications possibles en
participe elle-même, mais parce que les vérifications
possibles sont en nombre infini.
En énonçant le théorème, j'affirme que toutes ces
vérifications réussiraient; bien entendu, on ne les
fait pas toutes; il y en a que j'appelle possibles
parce qu'elles n'exigeraient qu'un temps fini, mais
qui seraient pratiquement impossibles parce qu'elles
demanderaient des années de travail. Il me suffit
qu'on puisse concevoir quelqu'un d'assez riche et
d'assez fou pour la tenter en payant un nombre suffi
sant d'auxiliaires. La démonstration du théorème a
précisément pour but de rendre cette folie inutile.
15
146 DERNIÈRES PENSÉES
Un théorème qui ne comporte aucune conclusion
vérifiable a-t-il un sens? ou plus généralement un
théorème quelconque a-t-il un sens en dehors des
vérifications qu'il comporte? C'est ici que les mathé-
maticiens diiïèrent. Ceux de la première école, ceux
que j'appellerai les Pragmatistes (puisqu'il faut bien
leur donner un nom) répondent non, et quand on
leur apporte un théorème sans leur donner un
moyen de le vérifier, ils n'y voient que de la bouil-
lie pour les chats. Ils ne veulent envisager que des
objets qui peuvent être définis en un nombre fini
de mots; quand dans un raisonnement on leur
parle d'un objet A satisfaisant à certaines condi-
tions, ils sous-entendent un objet qui satisfait à ces
conditions quels que soient d'ailleurs les mots dont
on se servira pour achever de le définir, pourvu
que ces mots soient en nombre fini.
Ceux de l'autre école, que j'appellerai, pour abré-
ger, les Cantoriens, ne veulent pas admettre cela ;
un homme, quelque bavard qu'il soit, ne pronon-
cera jamais dans sa vie plus d'un milliard de mots;
et alors allons-nous exclure de la Science les objets
dont la définition contient un milliard et un mots?
et si nous ne les excluons pas, pourquoi exclurions-
nous ceux qui ne peuvent être définis que par une
infinité de mots, puisque la construction des uns est
comme celle des autres au-dessus de la portée de
l'humanité?
LES MATHÉMATIQUES ET LA LOGIQUE 147
Cet argument laisse bien entendu les Pragma-
tistes froids; quelque bavard que soit un homme,
l'humanité sera lus bavarde encore et comm«
nous ne savons pas combien de temps elle durera,
nous ne pouvons pas limiter d'avance le champ
de ses investigations ; nous savons seulement que
ce champ restera toujours limité; et quand même
nous pourrions fixer la date de sa disparition, il y
a d'autres astres qui pourraient reprendre l'œuvre
inachevée sur la Terre; les Pragmatistes n'au-
raient d'ailleurs pas de répugnance à imaginer une
humanité beaucoup plus bavarde que la nôtre,
mais conservant encore quelque chose d'humain;
ils se refusent à raisonner sur l'hypothèse de je
ne sais quelle divinité infiniment bavarde et sus-
ceptible de penser une infinité de mots en un temps
fini. Et les autres pensent au contraire que les objets
existent, dans une sorte de grand magasin, indé-
pendamment de toute humanité ou de toute divinité
qui pourrait en parler ou y penser; que dans ce
magasin ntus pouvons faire notre choix, que sans
doute nous n'avons pas assez d'appétit ou assez
d'argent pour tout acheter; mais que l'inventaire
du magasin est indépendant des ressources des
acheteurs. Et de ce malentendu initial résultent
toutes sortes de divergences de détail.
Prenons pour exemple le théorème de Zermelo,
d'après lequel l'espace est susceptible d'être trans-
148 DERNIÈRES PENSÉES
formé en un ensemble bien ordonné; les Can-
toriens seront séduits par la rigueur, réelle ou
apparente, de la démonstration; les Pragmatistes
lui répondront: Vous dites que vous pouvez trans-
former l'espace en un ensemble bien ordonné; eh
bien ! transformez-le. — Ce serait trop long. — Alors
montrez-nous au moins que quelqu'un qui aurait
assez de temps et de patience pourrait faire la trans-
formation. — Non, nous ne le pouvons pas parce
que le nombre des opérations à faire est infini, il
est même plus grand que Alephzéro. — Pouvez-
vous montrer comment on pourrait exprimer en un
nombre fini de mots la loi qui permettrait d'ordon-
ner l'espace? — Non — et les Pragmatistes con-
cluent que le théorème est dénué de sens, ou faux,
ou tout au moins indémonlré.
Les Pragmatistes se placent au point de vue de
l'extension et les Cantoriens au point de vue de
la compréhension. Quand il s'agit d'une collection
finie, cette distinction ne peut intéresser que les
théoriciens de la logique formelle; mais elle nous
apparaît comme beaucoup plus profonde en ce qui
concerne les collections infinies. Si on se place au
point de vue de l'extension, une collection se cons-
titue par l'adjonction successive de nouveaux
membres; nous pouvons en combinant les objets
anciens construire des objets nouveaux, puis avec
ceux-ci des objets encore plus nouveaux, et si la
LBS MATHÉMATIQUES ET LA LOGlgUE 149
collecfion est infinie, c'est parce qu'il n'y a pas de
raison pour s'arrêter.
Au point de vue de la compréhension au contraire,
nous partons de la collection où se trouvent des
objets préexistants, qui nous apparaissent d'abord
comme indistincts, mais nous finissons par recon-
naître quelques-uns d'entre eux parce que nous y
collons des étiquettes et que nous les rangeons dans
dcb tiroirs ; mais les objets sont antérieurs aux éti-
quette», et la collection existerait quand même il
n'y aurait pas de conservateur pour la classer.
Pour les Cantoriens la notion de nombre cardinal
ne comporte pas de mystère. Deux collections ont
le même nombre cardinal quand on peut les ranger
dans les mêmes tiroirs ; rien de plus facile puisque
les deux collections préexistent, et qu'on peut
regarder également comme préexistante une collec-
tion de tiroirs indépendante des conservateurs
chargés d'y ranger les objets. Pour les Pragmatistes,
il n'en va pas de même; la collection ne préexiste
pas, elle s'enrichit chaque jour: de nouveaux objets
s'y adjoignent sans cesse qu'on n'aurait pu définir
sans s'appuyer sur la notion des objets déjà anté-
rieurement classés et sur la façon dont ils sont clas-
sés. A chaque nouvelle acquisition, le conservateur
peut être forcé de bouleverser ses tiroirs pour trou-
ver le moyen de la caser: on ne saura jamais si
deux collections peuvent se ranger dans les mêmes
13.
150 DERMÈRES PENSÉES
tiroirs, puisqu'on peut toujours craindre qu'il soit
nécessaire de les déranger.
Par exemple, les Pragmatistes n'admettent que
les objets qui peuvent être définis en un nombre
fini de mots; les définitions possibles, étant expri-
mables par des phrases, peuvent toujours être
numérotées avec des numéros ordinaires depuis
un jusqu'à l'inlini. A ce compte il n'y aurait qu'un
seul nombre cardinal iiif^ci possible, le nombre
Alephzéro ; pourquoi dibons-nous alors que la
puissance du continu n'est pas celle des nombres
entiers? Oui, étant donnés tous les points de Tes-
pace que nous savons définir avec des mots en
nombre fini, nous savons imaginer une loi, expri-
mable erie-même par un nombre fini de mots,
qui les fait correspondre à la suite des nombres
entiers; mais considérons maintenant des phrases
où figure la notion de cette loi de correspondance;
tout à l'heure elles n'avaient aucun sens puisque
cette loi n'était pas encore inventée, et elles ne
pouvaient servir à définir des points de l'espace;
maintenant elles ont acquis un sens, elles vont
nous permettre de définir de nouveaux points de
l'espace; mais ces nouveaux points ne trouveront
plus de place dans la classification adoptée, ce qui
nous contraindra à la bouleverser. Et c'est cela
que nous voulons dire, d'après les Pragmatistes,
quand nous disons que la puissance du continu
LES MATHÉMATIQUES ET LA LOGIQUE 151
n'est pas celle des nombres entiers. Nous voulons
dire qu'il est impossible d'établir entre ces deux
ensembles une loi de correspondance qui soit à
l'abri de cette sorte de bouleversement; au lieu
qu'on peut le faire par exemple quand il s'agit
d'une droite et d'un plan.
Et alors les Pragmatistes ne sont pas certains
qu'un ensemble quelconque ait, à proprement
parler, un nombre cardinal ; ou bien qu'étant donnés
deux ensembles on puisse toujours savoir s'ils ont
la même puissance, ou si l'un a une puissance plus
grande que l'autre. Ils en viennent ainsi à douter
de l'existence d'Aleph-un.
Une autre source de divergence vient de la façon
de concevoir la définition. 11 y a plusieurs sortes
de définitions; la définition directe q'iî p^vt se
faire soit par genus proximum et di/ferenfiam spe
cificam soit par construction.
Notons en passant qu'il y a des définitions
incomplètes en ce sens qu'elles définissent non pas
un individu, mais un genre tout entier; elles sont
légitimes et ce sont même celles dont on fait le
plus fréquemment usage; mais d'après les Prag-
matistes, on doit sous-entendre l'ensemble des
individus qui satisfont à la définition et qu'on
pourrait achever de définir en un nombre fini de
mots; pour les Cantoriens cette restriction est arti-
ficielle et dénuée de si'rnification.
152
DERNIERES PENSEES
S'il n'y avait que des définitions directes, l'im-
puissance de la logique pure ne saurait être con-
testée ; on pourrait alors dans une proposition
quelconque remplacer chacun des termes par sa
définition; quand on aurait terminé cette substi-
tution, ou bien la proposition ne se réduirait pas
à une identité et alors elle ne serait pas suscep-
tible d'une démonstration purement logique ; ou
bien elle se réduirait à une identité et alors elle ne
serait qu'une tautologie plus ou moins habilement
déguisée.
Mais nous avons encore une autre sorte de défi-
nitions, les définitions par postulats ; généralement
nous saurons que l'objet à définir appartient à un
genre, mais quand il s'agira d'énoncer la diffé-
rence spécifique, on ne l'énoncera pas directement,
mais à l'aide d'un « postulat » auquel l'objet défini
devra satisfaire. C'est ainsi que les mathématiciens
peuvent définir une quantité x par une équation
explicite x = f{y), ou par une équation implicite
F{x,y) = 0.
La définition par postulat n'a de valeur que quand
on a démontré l'existence de l'objet défini; dans
le langage mathématique, cela veut dire que le
postulat n'implique pas contradiction; on n'a pas
le droit de négliger cette condition; il faut ou bien
admettre l'absence de contradiction comme une
vérité intuitiTGj comme un axiome, par une sorte
LES MATHÉMATIQUES ET LA LOGIQUE 153
d'acte de foi; mais alors il faut se rendre compte
de ce qu'on fait et savoir qu'on a allongé la liste
des axiomes indémontrables; ou bien il faut cons-
truire une démonstration en règle, soit par l'exem-
ple, soit par l'emploi du raisonnement par récur-
rence. Ce n'est pas que cette démonstration soit
moins nécessaire quand il s'agit d'une définition
directe, mais elle est généralement plus facile.
Certains Pragmatistes seront plus exigeants :
pour qu'ils regardent une définition comme légi-
time, il ne leur suffira pas qu'elle ne conduise pas
à des contradictions dans les termes, il leur faudra
encore qu'elle ait un sens, à leur point de vue
particulier que j'ai cherché à définir plus haut.
Quoi qu'il en soit, la logique restera-t-elle sté-
rile, après l'introduction des définitions par pos-
tulats? Nous ne pouvons plus, étant donnée una
proposition, y remplacer un terme par sa défini-
tion; tout ce que nous pouvons faire, c'est d'élimi
ner ce terme entre la proposition et le postulat
qui lui sert de définition. Si celte opération, faite
d'après ce qu'on pourrait appeler les règles de
l'élimination logique, ne nous conduit pas à une
identité, c'est que la proposition est indémon-
trable par la logique pure; si elle conduit à une
identité, c'est que la proposition n'est qu'une tau-
tologie. Nous n'avons rien à changer à nos conclu-
sions de tout à l'heure.
154 DERNIÈRES PENSÉES
I Mais il y a une troisième sorte de définitions, ce
iqui est l'origine d'un nouveau malentendu entre
les Pragmatistes et les Cantoriens. Ce sont encore
des définitions par postulat, mais le postulat est
ici une relation entre l'objet à définir et tous les
individus d'un genre dont l'objet à définir est sup-
posé faire lui-même partie (ou bien dont sont
supposés faire partie des êtres qui ne peuvent être
eux-mêmes définis que par l'objet à définir). C'est
ce qui arrive si nous posons les deux postulais
suivants :
X (objet à définir) a telle relation avec tous
les individus du genre G.
X fait partie du genre G.
ou bien les trois postulais suivants :
X a telle relation avec tous les individus du
genre G.
Y a telle relation avec X.
Y fait partie de G.
Pour les Pragmatistes une pareille définition
impl'que un cercle vicieux. On ne peut définir X
sans connaître tous les individus du genre G, et
par conséquent sans connaître X qui est un de ces
I individus. Les Cantoriens n'admettent pas cela; le
genre G nous est donné, par conséquent nous en
connaissons tous les individus, la définition a pour
but seulement de discerner parmi ces individus
LES MATHÉMATIQUES ET LA LOGIQUE 155
celui qui a avec tous ses camarades la relation
énoncée. Non, répondent leurs adversaires, lacon-1
naissance du genre ne vous fait pas connaître tousi
ses individus, elle vous donne seulement la possi-|
bilité de les construire tous, ou plutôt d'en cons-
truire autant que vous voudrez. Ils n'existeront
qu'après qu'ils auront été construits, c'est-à-dire
après qu'ils auront été définis; X n'existe que par
sa définition qui n'a de sens que si l'on connaît
d'avance tous les individus de G et en particulier X.
Il ne servirait à rien de dire, ajoutent-ils, que ce
n'est pas un cercle vicieux de définir X par sa rela-
tion avec X, que cette relation est en somme un
postulat qui peut servir à définir X ; car il faudrait
établir au préalable que ce postulat n'implique
pas contradiction, mais ce n'est pas d'ordinaire ce
qu'on fait dans ce genre de définitions. On démon-
tre d'abord que quel que soit le genre G, dont tous
les individus sont supposés connus, il existe un
être X qui a avec ce genre la relation en question ;
c'est-à-dire que l'exislence de cet être n'entraîne
pas la contradiction; il resterait à faire voir qu'il
n'y a pas contradiction entre l'existence de cet être
et l'hypothèse que cet être fait lui-même partie du
genre.
Le débat pourrait se poursuivre longtemps ;
mais le point que je voudrais mettre en évidence,
c'est que si ce genre de définitions était admis, la
156 DEKNIÏIIES PENSÉES
logique ne serait plus stérile, et la preuve c'est
qu'on a bâti de la sorte une foule de raisonnements
destinés à démontrer des propositions qui n'étaient
nullement des tautologies puisqu'il y a des gens
qui se demandent si elles ne sont pas fausses. Et
alors on admire le pouvoir que peut avoir un mot.
Voilà un objet dont on n'aurait rien pu tirer, tant
qu'il n'était pas baptisé; il a suffi de lui donner
un nom pour qu'il fît des merveilles. Comment cela
se fait-il? C'est parce qu'en lui donnant un nom,
nous avons affirmé implicitement que l'objet exis-
tait (c'est-à-dire était pur de toute contradiction)
et qu'il était entièrement déterminé. Or, cela nous
n'en savons rien à ce que prétendent les Pragma-
tistes. Quel est donc le mécanisme qui rend la
démonstration féconde? c'est bien simple, on nie
la proposition à démontrer et on montre qu'on se
trouve en contradiction avec l'existence de l'objet
X ; et cela n'est légitime que si l'on est certain de
cette existence, et d'autre part, si l'on sait que
l'objet est entièrement déterminé. Et en effet si X
A^ déduit du genre G par la définition, que si
ensuite on complète le genre G en y adjoignant
l'objet X et les autres individus du même genre
qui peuvent en dériver; que si l'on appelle G' le
genre ainsi complété et X' ce qui se déduirait de
G' par la définition de la même façon que X s'eet
déduit de G, il faut qu'on soit sûr que X' est iden-
LES MATHÉMATIQUES ET LA LOGIQUE 157
tique à X. S'il n'en était pas ainsi et qu'en niant la
proposition à démontrer, on fût conduit à deux
énoncés contradictoires
?i(X) = 0, 92(X)=0
comment saurait-on que c'est bien le même X qui
figure dans l'une et dans l'autre? Si X figurait
dans l'une et X' dans l'autre, les deux propositions
s'écriraient
rp,(X) = 0, <P2(X') = 0,
et ne seraient plus contradictoires en général.
Pourquoi donc les Pragmalistes font-ils cette
objection? C'est parce que le genre G ne leur
apparaît que comme une collection susceptible de
s'accroître indéfiniment, à mesure qu'on cons-
l truira de nouveaux individus, possédant les carac-
■ tères convenables; c'est ainsi que G ne peut
i jamais être posé ne varietur, comme le font les
' Cantoriens, et qu'on n'est pas sûr que, par de
nouvelles annexions, il ne deviendra pas G'.
Je me suis en"orcé d'expliquer aussi clairement
et aussi impartialement que je l'ai pu en quoi
consistent les divergences entre les deux écoles
de mathématiciens; et il me semble que nous en
apercevons déjà la véritable cause; les savants
des deux écoles ont des tendances mentales oppo-
sées ; ceux que j'ai appelés les Pragmatistes sont
14
158
DERNIERES PENSEES
des idéalistes, les Cantoriens sont des réalistes.
Il y a une chose qui nous confîrnnera dans cette
manière de voir. Nous voyons que les Cantoriens
(qu'on me passe ce vocable commode bien que je
veuille parler ici non des mathématiciens qui
suivent la voie ouverte par Cantor, ni peut-être
même des philosophes qui se réclament de lui,
mais de ceux qui ont les mêmes tendances d'une
façon indépendante), que les Cantoriens, dis-je,
parlent constamment d'épistémologie, c'est-à-dire
de la science des sciences ; et il est bien entendu
que cette épistémologie est tout à fait indépen-
dante de la psychologie; c'est-à-dire qu'elle doit
nous apprendre ce que seraient les sciences s'il
n'y avait pas de savants ; que nous devons étudier
les sciences, non sans doute en supposant qu'il
n'y a pas de savants, mais du moins sans sup-
poser qu'il y en a. Ainsi non seulement la Nature
est une réalité indépendante du physicien qui
pourrait être tenté de l'étudier, mais la physique
elle-même est aussi une réalité qui subsisterait
s'il n'y avait pas de physiciens. C'est bien là du
réalisme.
Et pourquoi les Pragmatistes refusent-ils d'ad-
mettre des objets qui ne pourraient être définis
par un nombre fini de mots? C'est parce qu'ils
considèrent qu'un objet n'existe que quand il est
pensé, et qu'on ne saurait concevoir un objet
LES MATHÉMATIQUES ET LA LOGIQUE 159
pensé indépendamment d'un sujet pensant. C'est
bien là de l'idéalisme. Et comme un sujet pensant
c'est un homme, ou quelque chose qui ressemble
à l'homme, que c'est par conséquent un être fini,
l'infini ne peut avoir d'autre sens que la possi-
bilité de créer autant d'objets finis qu'on le veut.
Et alors on peut faire une remarque assez
curieuse. Les réalistes se placent d'ordinaire au
point de vue physique; ce sont les objets maté-
riels, ou les âmes individuelles, ou ce qu'ils
appellent les substances, dont ils affirment l'exis-
tence indépendante. Le monde pour eux existait
avant la création de l'homme, avant même celle
des êtres vivants ; il existerait encore même s'il n'y
avait pas de Dieu ni aucun sujet pensant. Cela,
c'est le point de vue du sens Commun, et ce n'est
que par la réflexion qu'on peut être amené à
l'abandonner. Les partisans du réalisme physique
sont en général fînitistes; dans la question des
antinomies kantiennes, ils tiennent pour les
thèses; ils croient que le monde est limité. Telle
est par exemple la manière de voir de M. Evellin.
Au contraire les idéalistes n'ont pas les mêmes
répugnances et sont tout prêts à souscrire aux
antithèses.
Mais les Cantoriens sont réalistes, même en ce
qui concerne les entités mathématiques ; ces
entités leur paraissent avoir une existence indé-
160 DERNIÈRES PENSÉES
pendante; le géomètre ne les crée pas, il les
découvre. Ces objets existent alors pour ainsi dire
sans exister, puisqu'ils se réduisent à de pures
essences; mais comme, par nature, ces objets sont
en nombre infini, les partisans du réalisme mathé-
matique sont beaucoup plus infînitistes que les
idéalistes; leur infini n'est plus un devenir, puis-
qu'il préexiste à l'esprit qui le découvre; qu'ils
l'avouent ou qu'ils le nient, il faut donc qu'ils
croient à l'infini actuel.
On reconnaît là la théorie des idées de Platon ; et
cela peut paraître étrange de voir Platon classé
parmi les réalistes ; rien n'est pourtant plus
opposé à l'idéalisme contemporain que le plato-
nisme, bien que cette doctrine soit également très
éloignée du réalisme physique.
Je n'ai jamais connu de mathématicien plus
réaliste, au sens platonicien, qu'Hermite, et pour-
tant je dois avouer que je n'en ai pas rencontré de
plus réfractaire au Cantorisme. Il y a là une appa-
rente contradiction, d'autant plus qu'il répétait
volontiers : Je suis anticantorien parce que je suis
réaliste. Il reprochait à Cantor de €réer des objets,
au lieu de se contenter de les découvrir. Sans
doute à cause de ses convictions religieuses consi-
dérait-il comme une sorte d'impiété de vouloir
pénétrer de plain-pied dans un domaine que Dieu
seul peut embrasser et de ne pas attendre qu'il
LES MATHÉMATigL'ES ET LA LOGIQUE 161
nous en révèle un à un les mystères. Il comparait
les sciences mathématiques aux sciences natu-
relles. Un naturaliste qui aurait cherché à deviner
le secret de Dieu, au lieu de consulter l'expé-
rience, lui aurait paru non seulement présomp-
tueux mais irrespectueux pour la majesté divine;
les Cantoriens lui paraissaient vouloir agir de
même en mathématiques. Et c'est pourquoi, réa-
liste en théorie, il était idéaliste en pratique. Il y
a une réalité à connaître et elle est extérieure à
nous et indépendante de nous ; mais tout ce que
nous en pouvons connaître dépend de nous, et n'est
plus qu'un devenir, une sorte de stratification de
conquêtes successives. Le reste est réel mais éter-
nellement inconnaissable.
Le cas d'Hermite est d'ailleurs isolé et je ne
m'y étends pas davantage. De tout temps, il y a eu
en philosophie des tendances opposées et il ne
semble pas que ces tendances soient sur le point
de se concilier. C'est sans doute parce qu'il y a
des âmes différentes et qu'à ces âmes nous ne
pouvons rien changer. II n'y a donc aucun espoir
de voir l'accord s'établir entre les Pragmatistes et
les Cantoriens. Les hommes ne s'entendent pas
parce qu'ils ne parlent pas la même langue et
qu'il y a des langues qui ne s'apprennent pas.
Et pourtant en mathématiques ils ont coutume
de s'entendre ; mais c'est justement grâce à ce que
14
162 DERNIÈRES PENSÉES
j'ai appelé les vérifications; elles jugent en der-
nier ressort et devant elles tout le monde s'in-
cline. Mais là où ces vérifications font défaut, les
mathématiciens ne sont pas plus avancés que de
simples philosophes. Quand il s'agit de savoir 4
un théorème peut avoir un sens sans être véri-
fiable, qui pourra juger puisque par définition
on s'interdit de vérifier? On n'aurait plus de res-
source que d'acculer son adversaire à une contra-
diction. Mais l'expérience a été faite et elle n'a
pas réussi.
On a signalé beaucoup d'antinomies, et le désac-
cord a subsisté, personne n'a été convaincu ;
d'une contradiction, on peut toujours se tirer par
un coup de pouce; je veux dire par un distinguo.
CHAPITRE VI
L'HYPOTHESE DES QUANTA
CHAPITRE VI
L'HYPOTHÈSE DES QUANTA
On peut se demander si la Mécanique n'est pas
à la veille d'un nouveau bouleversement; récem-
ment s'est réuni à Bruxelles un Congres où étaient
assemblés une vingtaine de physiciens de diverses
nationalités, et, à chaque instant, on aurait pu les
entendre parler de la Mécanique nouvelle qu'ils
opposaient à la Mécanique ancienne ; or, qu'était-ce
que cette Mécanique ancienne? Était-ce celle de
Newton, celle qui régnait encore sans conteste à la
fin du XIX' siècle ? Non, c'était la Mécanique de
Lorentz, celle du principe de relativité, celle qui, il y
a cinq ans à peine, paraissait le comble de la har-
diesse.
Cela veut-il dire que cette Mécanique de Lorentz
n'a eu qu'une fortune éphémère, qu'elle n*a été
qu'un caprice de la mode et qu'on est sur le point
de revenir aux anciens dieux qu'on avait imprudem-
ment délaissés ? Pas le moins du monde, les con-
^
166 DERNIÈRES PENSÉES
quêtes d'hier ne sont pas compromises ; en tous les
points où elle s'écarte de celle de Newton, la Méca-
nique de Lorenlz subsiste. On continue à croire
qu'aucun corps mobile ne pourra jamais dépasser
la vitesse de la lumière, que la masse d'un corps
n'est pas une constante, mais qu'elle dépend de sa
vitesse et de l'angle que fait cette vitesse avec la
force qui agit sur lui, qu'aucune expérience ne
pourra jamais décider si un corps est en repos ou
en mouvement absolu, soit par rapport à l'espace
absolu, soit même par rapport à l'éther.
Seulement à ces hardiesses, on veut en ajouter
d'autres, et beaucoup plus déconcertantes. On ne se
demande plus seulement si les équations différen-
tielles de la Dynamique doivent être modifiées, mais
si les lois du mouvement pourront encore être
exprimées par des équations différentielles. Et ce
serait là la révolution la plus profonde que la Phi-
losophie Naturelle ait subie depuis Newton. Le clair
génie de Newton avait bien vu (ou cru voir, nous
commençons à nous le demander) que l'état d'un
système mobile, ou plus généralement celui de
l'univers, ne pouvait dépendre que de son état
immédiatement antérieur, que toutes les variations
dans la nature doivent se faire d'une manière con-
tinue. Certes, ce n'était pas lui qui avait inventé
celte idée ; elle se trouvait dans la pensée des
anciens et des scolastiques, qui proclamaient
l'hypothèse des quanta 167
l'adage : Natura non facit saltus; mais elle y était
étouffée par une foule de mauvaises herbes qui
l'empêchaient de se développer et que les grands
philosophes du xvii' siècle ont fini par élaguer.
Eh bien, c'est cette idée fondamentale qui est
aujourd'hui en question ; on se demande s'il ne faut
pas introduire dans les lois naturelles des discon-
tinuités, non pas apparentes, mais essentielles, et
nous devons expliquer d'abord comment on a pu
être conduit à une façon de voir aussi extraordi-
naire.
§ 1. — THERMODYNAMIQUE ET PROBABILITÉ
Reportons-nous à la théorie cinétique des gaz;
les gaz sont formés de molécules qui circulent dans
tous les sens avec de grandes vitesses ; leurs trajec-
toires seraient rectilignes si de temps en temps elles
ne se choquaient entre elles, ou si elles ne heur-
taient les parois du vase. Les hasards de ces chocs
finissent par établir une certaine distribution
moyenne des vitesses, soit que l'on considère leur
direction, soit que l'on envisage leur grandeur;
cette distribution moyenne tend à se rétablir d'elle-
même dès qu'elle est troublée; de sorte que, malgré
la complication inextricable des mouvements, l'ob-
servateur qui ne peut voir que des moyennes
n'aperçoit que des lois très simples qui sont l'effet
168 »>EBNIÈRES PENSÉES
du itu des probabilités et des grands nombres. Il
observe l'équilibre statistique. C'est ainsi par
exemple que les vitesses seront également réparties
dans toutes les directions, car si elles cessaient un
instant de l'être, si elles tendaient à prendre une
direction commune, les chocs au bout de très peu
de temps la leur auraient fait perdre.
Le calcul conduit à une autre conséquence; la
force vive que va prendre en moyenne chaque molé-
cule est proportionnelle au nombre de ses degrés
de liberté ; je m'explique ; un corps peut prendre un
certain nombre de mouvements très petits, diffé-
rents ; par exemple, un point matériel peut se mou-
voir suivant les trois axes, il a trois degrés de
liberté ; une sphère peut subir une translation
parallèle à chacun des trois axes, ou encore une
rotation autour de ces trois axes, elle a six degrés
de liberté. Or, une molécule n'est pas un simple
point matériel, elle est susceptible de déformation,
elle aura donc plusieurs degrés de liberté ; par
exemple une molécule d'argon en aura 3, une molé-
cule d'oxygène en aura 5. Alors, d'après la loi que
nous énonçons et que l'on appelle la loi d'équipar-
tition, si dans l'équilibre statistique une molécule
d'argon possède à une certaine température la force
vive 3, une molécule d'oxygène devra posséder la
force vive 5 ; en d'autres termes, les chaleurs spéci-
fiques moléculaires à volume constant de l'argon et
l'hypothèse des quanta 169
de l'oxygène devront être entre elles comme 3 est
à 5.
Et cette loi, convenablement interprétée, n'est
pas seulement vraie des gaz; elle résulte en effet de
la forme même que l'on a toujours attribuée aux
équations de la Dynamique et qui est la forme de
Hamilton. Si les lois générales de la Dynamique
sont applicables aux liquides et aux solides ces corps
doivent obéir à la loi d'équipartition, matatis mu-
tandis.
Le principe de Carnot, ou second principe de la
Thermodynamique, nous apprend que le monde
tend vers un état final dont il ne pourra plus
s'écarter; il nous apprend donc que l'équilibre sta-
tistique est possible; s'il ne l'était pas, on pourrait
toujours trouver quelque artifice permettant de réa-
liser ce qu'on a appelé le mouvement perpétuel de
seconde espèce, permettant par exemple de cbautTer
une machine à vapeur avec de la glace, en profitani
de ce que cette glace, quelque froide qu'elle soit,
n'est pourtant pas au zéro absolu et contient, par
conséquent, une certaine quantité de chaleur. Si
les lois de l'équilibre statistique n'étaient pas les
mêmes quand on met en présence les corps A et B,
ou bien les corps Bet C, ou bien enfin les corps G
et A, il serait aisé, en rapprochant tantôt deux de
ces corps, tantôt deux autres, de changer sans cesse
les conditions de cet équilibre ; ces corps ne cen-
ts
170 DERNIÈRES PENSÉES
naîtraient ainsi jamais le repos définitif, et il n'y
aurait pas d'équilibre statistique véritable ; le prin-
cipe de Carnot serait faux.
Par quelle singulière coïncidence les condi-
tions de cet équilibre sont-elles donc toujours les
mêmes, quels que soient les corps mis en pré-
sence? les considérations qui précèdent nous le
font comprendre, c'est parce que les lois générales
de la Dynamique, exprimées par les équations
différentielles de Ilamilton, s'appliquent à tous les
corps.
Ces conceptions avaient jusqu'ici toujours été
confirmées par l'expérience, et les vérifications sont
aujourd'hui assez nombreuses pour qu'on ne puisse
les attribuer au hasard. Il faudra donc, si de nou-
velles expériences mettent des exceptions en évi-^
dence, non pas abandonner la théorie, mais la
modifier, l'élargir de façon à lui permettre d'em-
brasser les faits nouveaux.
Ce n'est pas que certaines objections ne se soient,
dès le premier jour, présentées à tous les esprits.
Les molécules, les atomes eux-mêmes, ne sont pas
des points matériels; s'ils ont des dimensions, est-il
permis de les assimiler à des corps absolument
rigides; ou bien quelque simple que soit la molé-
cule d'argon, ce ne pourra être un point mathéma-
tique, ce sera une sphère ; pourquoi ceLte sphère ne
pourra-t-elle pas tourner, et si elle tourne, cela
l'hypothèse des quanta 171
fera 6 degrés de liberté au lieu de 3*. A moins
que l'on ne suppose que les chocs, capables de
modifier la translation de la molécule, sont absolu-
ment sans influence sur sa rotation ; qu'ils ne peuvent
faire subir à cette molécule la moindre déforma-
tion, etc. D'ailleurs, chaque raie du spectre corres-
pond à un degré de liberté. Inutile de dire que le
spectre de l'oxygène comprend plus de 5 raies.
Pourquoi certains degrés de liberté ne semblent-ils
jouer aucun rôle; pourquoi sont-ils pour ainsi dire
ankylosés tant que n'interviennent pas de mysté-
rieuses circonstances?
§ 2. — LA LOI DU RAYONNEMENT
Les physiciens ne se préoccupèrent pas d'abord
de ces difficultés, mais deux faits nouveaux vinrent
changer la face des choses ; le premier, c'est ce
qu'on appelle la loi du rayonnement noir. Un corps
parfaitement noir est celui dont le coefficient d'ab-
sorption est égal à 1 ; un pareil corps porté à l'in-
candescence émet de la lumière de toutes les lon-
gueurs d'onde, et l'intensité de cette lumière varie
suivant une certaine loi en fonction de la tempé-
1. Il ne servirait à rien de dire que le rapport des chaleurs
spécifiques ne serait pas changé si l'on attribuait 6 degrés de
liberté à l'argon et 10 à l'oxygène. C'est bien 3 degrés de
liberté et non pas 6 qu'exige la théorie cinétique des gaz
fondée sur le théorème du viriel.
172 DERNIÈRES PENSÉES
rature et de la longueur d'onde . L'observation directe
n'est pas possible, parce qu'il n'y a pas de corps
parfaitement noirs, mais il y a un moyen de tourner
la difficulté : on peut enfermer le corps incandescent
dans une enceinte entièrement fermée ; la lumière
qu'il émet ne peut s'échapper et subit une série de
réflexions jusqu'à ce qu'elle soit entièrement
absorbée ; quand l'état d'équilibre est atteint, la
température de l'enceinte est devenue uniforme et
l'enceinte est remplie d'un rayonnement qui suit
la loi du rayonnement noir.
Il est clair que c'est un cas d'équilibre statistique,
les échanges d'énergie s'étant poursuivis jusqu'à ce
que chaque partie du système gagne en moyenne,
dans un court espace de temps, exactement ce qu'elle
perd. Mais c'est ici que la difficulté commence. Les
molécules matérielles contenues dans l'enceinte sont
en nombre fini, quoique très grand, et elles n'ont
qu'un nombre fini de degrés de liberté ; au contraire,
l'éther en a une infinité, car il peut vibrer d'une
infinité de manières correspondant aux diverses
longueurs d'onde avec lesquelles l'enceinte est en
résonance. Si la loi d'équiparlition s'appliquait,
l'éther devrait donc prendre toute l'éner ne et ne
rien laisser à la matière.
On pourrait restreindre la liberté de l'éther en lui
imposant des liaisons, qui le rendraient par exemple
incapable de transmettre les ondes trop courtes; on
l'hypothèse des quanta 175
échapperait ainsi à la contradiction sigaiilée, mais
on arriverait encore à une loi, qui pour n'être plus
absurde, serait encore contredite par l'expi^rience ;
c'est la loi de Rayleigh, d'après laquelle l'énergie
rayonnée, pour une longueur donnée, serait pro
porlionnelle à la température absolue et pour une
température donnée, en raison inverse de la qua-
trième puissance de la longueur d'onde.
La loi véritable, démontrée par l'expérience, est la
loi de Planck ; le rayonnement est beaucoup moindre
pour les petites longueurs d'onde, ou pour les
basses températures, que ne l'exige la loi de Ray-
leigh, conforme à la loi d'équipartition.
Le second fait résulte de la mesure des chaleurs
spécifiques des corps solides aux très basses tempé-
ratures, dans l'air ou dans l'hydrogène liquides.
Ces chaleurs spécifiques, loin d'être sensiblement
constantes, diminuent rapidement comme pour
s'annuler au zéro absolu. Tout se passe comme si
ces molécules perdaient des degrés de liberté en se
refroidissant, comme si quelques-unes de Ie;irs
articulations finissaient par geler.
§ 3. - LES QUANTA O'ÉNERQIE
L'explication de ces phénomènes doit être cher-
chée sans faire table rase des principes de la
Thermodynamique; il faut avant tout admettre la
ta.
174 DERNIÈRES PENSÉES
possibilité de l'équilibre statistique sans quoi il
ne resterait rien du principe de Carnot; on ne
peut admettre, dans la Thermodynamique, aucune
brèche sans que tout s'écroule. M. Jeans a cherché à
tout concilier en supposant que ce que nous obser-
vons n'est pas l'équilibre statistique définitif, mais
une sorte d'équilibre provisoire. Il est difficile
d'adopter cette manière devoir; sa théorie, ne pré-
voyant rien, n'est pas contredite par l'expérience,
mais elle laisse sans explication toutes les lois
connues qu'elle se borne à ne pas contredire et
qui n'apparaissent plus que comme l'efTet de je ne
sais quel heureux hasard.
M. Planck a cherché une autre explication de la loi
qu'il avait découverte; d'après lui, il s'agit d'un
véritable équilibre, et, s'il n'est pas conforme à la
loi d'équipartition, c'est que les équations de Hamil-
ton ne sont pas exactes. Pour arriver à la loi expéri-
mentale, il faut introduire dans ces équations une
modification bien surprenante. Comment devons-
nous nous représenter un corps rayonnant? Nous
savons qu'un résonateur de Hertz envoie dans l'éther
des ondes hertziennes qui ne sont autre chose que
des ondes lumineuses; un corps incandescent sera
donc regardé comme contenant un très grand nom-
bre de petits résonateurs. Quand le corps s'échauffe,
ces résonateurs acquièrent de l'énergie, se mettent
à vibrer et par conséquent à rayonner.
l'hypothèse des quanta 175
L'hypothèse de M. Planck consiste à supposer que
chacun de ces résonateurs ne peut acquérir ou
perdre de l'énergie que par sauts brusques, de telle
façon que la provision d'énergie qu'il possède doit
toujours être un multiple d'une même quantité
constante appelée quantum, qu'elle doit se composer
d'un nombre entier de quanta. Cette unité indivi-
sible, ce quantum n'est pas le même pour tous les
résonateurs, il est en raison inverse de la longueur
d'onde, de sorte que les résonateurs à courte
période ne peuvent avaler de l'énergie que par gros
morceaux tandis que les résonateurs à longue
période peuvent l'absorber ou la dégager par petites
bouchées. Qu'en résuUe-t-il? Il faut de grands efforts
pour ébranler un résonateur à courte période, puis-
qu'il faut au moins une quantité d'énergie égale à
son quantum qui est grand ; il y a donc de grandes
chances pour que ces résonateurs restent en repos,
surtout si la température est basse, et c'est pour cette
raison qu'il y aura relativement peu de lumière à
courte longueur d'onde dans le rayonnement noir.
Cette hypothèse rend bien compte des faits pourvu
que l'on admette que la relation entre l'énergie du
résonateur et son rayonnement soit la même que
dans les théories anciennes. Et c'est là une première
difficulté; pourquoi conserver cela après avoir
tout détruit? Mais il faut bien conserver quelque
chose, sans quoi on ne saurait sur quoi bâtir.
176 DERNIÈKES PENSÉES
La diminution des chaleurs spécifiques s'explique
de même; quand la température s'abaisse, un très
grand nombre de vibrateurs tombent au-dessous de
leur quantum, et, au lieu de vibrer peu, ne vibrent
plus du tout, de sorte que l'énergie totale diminue
plus vite que dans les anciennes théories. Celan'est
qu'un aperçu qualitatif mais il ne faut pas donner
un nombre exagéré de coups de pouce pour obte-
nir une concordance quantitative suffisante.
§ 4. — DISCUSSION DE L'HYPOTHÈSE PRÉCÉDENTE
L'équilibre statistique ne peut s'élabîlr que s'il y
a échange d'énergie entre les résonateurs, sans
quoi chaque résonateur conserverait indéfiniment
son énergie initiale qui est arbitraire, et îa distribu-
tion finale n'obéirait à aucune loi. Cet échange ne
pourrait se faire par rayonnement si les résonaieurs
étaient fixes et enfermés dans une enceinte fixe.
En effet, chaque résonateur ne pourrait émettre ou
absorber que de la lumière d'une longueur d'onde
déterminée, il ne pourrait donc envoyer d'énergie
qu'aux résonateurs de même période.
Il n'en est plus de même si l'oi? t^uppose que l'en-
ceinte est déformable <^'"- contient des corps mo-
biles. Et en effet la lumièro en se réOé'^hissant sur
un miroir mobile change de longueur d'onde en
vertu du célèbre principe de Doppler-Fizeau. Et
L HYPOTHESE DES QUANTA
177
c'est là un premier mode d'échange par rayon-
nement.
Il y en a un second; les résonateurs peuvent réa-
gir mécaniquement Tun sur l'autre, soit directe-
ment, soit plutôt par l'intermédiaire d'atomes mo-
biles et d'électrons qui circulent de l'un à l'autre
et viennent les choquer. C'est l'échange par chocs.
C'est celui que j'ai étudié récemment, retrouvant et
confirmant les résultats de M. Planck.
Ainsi que je l'ai expliqué plus haut, il est néces-
saire que tous les modes d'échange de l'énergie con-
duisent aux mêmes conditions d'équilibre statis-
tique, sans quoi le principe de Carnot serait en
défaut. Cela est nécessaire pour rendre compte de
l'expérience, mais encore faut-il qu'on puisse don-
ner de cette surprenante concordance une explica-
tion satisfaisante, qu'on ne soit pas forcé de l'attri-
buer à une sorte de hasard providentiel. Dans l'an-
cienne Mécanique, cette explication était toute
trouvée, c'était l'universalité des équations de
Hamilton ; allons-nous retrouver ici quelque chose
d'analogue?
Je n'ai pas encore terminé l'étude de l'échange
par rayonnement, et je ne sais pas encore si l'on
connaît toutes les conditions d'équilibre auxquelles
conduit ce mode d'échange ; je ne serais pas étonné
qu'on en découvrît de nouvelles qui pourraient
nous causer quelques embarras.
178 DERNIÈRES PENSÉES
Pour le moment, il y en a une que nous ont
révélée les travaux de M. Wien ; c'est ce qu'on
appelle la loi de Wien d'après laquelle le produit
de l'énergie du rayonnement par la cinquième puis-
sance de la longueur d'onde ne dépend plus que
de la température multipliée par la longueur
d'onde.
On voit tout de suite que, pour que cette loi de Wien
soit compatible avec l'équilibre statistique dû à
l'échange par chocs, il faut que, dans cet échange
par chocs, l'énergie ne puisse varier que par quanta
inversement proportionnels à la longueur d'onde.
C'est là une propriété mécanir/ue des résonateurs,
qui est évidemment tout à fait indépendante du
principe de Doppler-Fizeau et on ne comprend pas
bien par suite de quelle mystérieuse harmonie préé-
tablie, ces résonateurs ont été doués de la seule
propriété mécanique qui pouvait convenir. Si
l'équilibre statistique est invariable, ce n'est plus
pour une raison unique et universelle, c'est par le
concours de circonstances multiples et indépen-
dantes.
Dans le mode d'exposition de M. Planck, celte
dualité des modes d'échange n'apparaît pas, mais
elle n'est que dissimulée et je croyais nécessaire
d'attirer l'attention sur ce point.
Celte difficulté n'est pas la seule; un résonateur
ne peut céder d'énergie à un autre que par mul-
L HYPOTHESE DES QUANTA
179
tiples entiers de son quantum; celui-ci ne peut en
recevoir que par multiples entiers de son quan-
tum à lui ; comme ces deux quanta seront généra-
lement incommensurables, cela suffît pour exclure
la possibilité d'un échange direct, mais l'échange
peut se faire par l'intermédiaire des atomes, à
supposer que l'énergie de ces atomes puisse varier
d'une manière continue.
Ce n'est pas là le plus grave ; les résonateurs doi-
vent perdre ou gagner chaque quantum brusquement
ou plutôt il faut qu'ils gagnent leur quantum tout
entier ou qu'ils ne gagnent rien. Mais il leur faut
cependant un certain temps pour le gagner ou pour
le perdre; c'est ce qu'exige le phénomène des
interférences. Deux quanta émis par un même réso-
nateur à des instants différents ne sauraient inter-
férer entre eux. Les deux émissions devraient en
effet être regardées comme deux phénomènes indé-
pendants et il n'y aurait aucune raison pour que
l'intervalle de temps qui les sépare fût constant.
Cela est même impossible; cet intervalle doit être
plus grand si la lumière est faible que si elle est
intense ; à moins que l'on ne suppose que l'inter-
valle est constant, que chaque émission peut con-
sister en plusieurs quanta et que l'intensité dépend
du nombre des quanta émis à la fois. Mais cela non
plus ne peut aller; l'intervalle doit être petit par
rapport à une période pour cadrer avec les obser-
180 DERNIÈRES PENSÉES
valions d'interférence; la valeur du quantum ré-
sulte de la formule même de Planck; nous aurions
donc un minimum de l'intensité possible de la
lumière, et on a observé des émissions de lumière
inférieures à ce minimum.
C'est donc bien chaque quantum qui interfère
avec lui-même; il est donc nécessaire que, mis une
fois sous la forme de vibrations lumineuses de
l'éther, il se divise en plusieurs parties, que cer-
taines parties soient en retard sur les autres de
plusieurs longueurs d'onde et par conséquent
qu'elles n'aient pas été émises en même temps.
11 semble qu'il y ait là une contradiction; peut-
être n'est-elle pas insoluble. Imaginons un système
formé d'un certain nombre d'excitateurs de Hertz,
tous identiques ; chacun d'eux est chargé par une
source d'électricité et dès que sa charge a atteint
une certaine valeur, l'étincelle éclate, l'émission
commence et rien désormais ne peut plus l'arrê-
ter, jusqu'à ce que l'excitateur soit entièrement
déchargé ; il faut donc qu'il perde son quantum
tout entier, ou qu'il ne perde rien (le quantum
c'est ici la quantité d'énergie qui correspond au
potentiel explosif). Mais ce quantum n'est pas perdu
brusquement, chaque émission dure un certain
temps et les ondes émises sont susceptibles d'inter-
férences régulières.
M. Planck a supposé que la relation entre l'éner-
l'hypothèse des uuanta 181
gie d'un résonateur et son rayonnement était la
môme que dans l'Electrodynamique de Maxwell ;
on pourrait renoncer à cette hypothèse, et suppo-
ser que les chocs mécaniques se font d'après les
lois anciennes. La répartition de l'énergie entre les
résonateurs se ferait alors d'après la loi de l'équi-
partition, mais les résonateurs à courte période
rayonneraient moins à énergie égale. On pourrait
alors rendre compte de la loi du rayonnement,
mais on n'expliquerait pas les anomalies des cha-
leurs spécifiques aux basses températures, à moins
que l'on n'admette que l'échange par chocs n'est
plus possible pour les solides très froids, et que
leurs molécules n'échangent plus de chaleur que
par rayonnement à petite distance.
On pourrait aller plus loin, supposer qu'il n'y a
jamais de choc, que toutes les forces dites méca-
niques sont d'origine électromagnétique; qu'elles
sont dues à des actions à distance, explicables elles-
mêmes par le rayonnement. 11 faudrait alors ne
laisser subsister que le mode d'échange par rayon-
nement et par le jeu du principe de Doppler-
Fizeau ; peul-ètre alors serait-on conduit ainsi
à des hypothèses très différentes de celle des
quanta.
f6
182
DERNIERES PENSEES
§ 5. — LES QUANTA D'ACTlON
La nouvelle conception est séduisante par un
certain côté; depuis quelque temps la tendance est
à l'atomisme, la matière nous apparaît comme for-
mée d'atomes indivisibles, l'électricité n'est plus
continue, elle n'est plus divisible à l'infini, elle se
résout en électrons tous de même charge, tous
pareils entre eux ; nous avons aussi depuis quelque
temps le magnéton, ou atome de magnétisme. A ce
compte, les quanta nous apparaissent comme des
atomes d'énergie. Malheureusement la comparaison
ne se poursuit pas jusqu'au bout. Un atome d'hy-
drogène, par exemple, est véritablement invariable,
il conserve toujours la même masse, quel que soit
le composé dans lequel il entre comme élément;
les électrons conservent de même leur individualité
à travers les vicissitudes les plus diverses ; en est-
il de même des soi-disant atomes d'énergie? Nous
avons par exemple 3 quanta d'énergie sur un réso-
nateur dont la longueur d'onde est 3 ; cette énergie
passe sur un second résonateur dont la longueur
d'onde est 5; elle représente alors non plus 3,
mais 5 quanta, puisque le quantum du nouveau
résonateur est plus petit et que, dans la transfor-
mation, le nombre des atomes et la grandeur de
chacun d'eux a changé.
l'hypothèse des quanta 183
Voilà pourquoi la théorie n'est pas encore satis-
faisante pour l'esprit; il faut d'ailleurs expliquer
pourquoi le quantum d'un résonateur est en raison
inverse de la longueur d'onde, et c'est ce qui a
décidé M. Planck à modifier le mode d'exposition
de ses idées; mais ici, je suis un peu embarrassé,
je ne voudrais ni trahir M. Planck en dépassant sa
pensée, en allant plus loin qu'il n'a voulu aller, ni
ne pas montrer où il me semble qu'il nous con-
duit. Je vais donc d'abord traduire son texte aussi
exactement que possible, tout en le résumant un
peu. Je rappelle d'abord que létude de l'équilibre
thermodynamique a été ramenée à une question de
statistique et de probabilité. « La probabilité d'une
variable continue s'obtient en envisageant des
domaines élémentaires indépend^tots. d'égale pro-
babilité... Dans la dynamique classicyiie, on se sert,
pour trouver ces domaines élém^^nt-ires, de ce
théorème que deux états physique? «ont l'un est
l'effet nécessaire de l'autre sont également proba-
bles. Dans un système physique, si on représente
par q une des coordonnées généralisées, par p le
moment correspondant, d'après le théorème de
Liouville, le domaine fldp dq considéré à un instant
quelconque est un invariant par rapport au temps,
si g et p varient conformément aux équations de
Hamilton. D'autre part, p et «/ peuvent, à un instant
donné, prendre toutes les valeurs possibles, indé-
184 DERNIÈRES PENSÉES
pendamment l'un de l'autre. D'où il suit que le
domaine élémentaire de probabilité est infniment
petit de la grandeur dpdq... La nouvelle hypothèse
doit avoir pour but de restreindre la variabilité de
p et de q, de telle façon que ces variables ne
varient plus que par sauts, ou qu'elles soient regar-
dées comme liées en partie l'une à l'autre. On
arrive ainsi à réduire le nombre des domaines élé-
mentaires de probabilité, de sorte que l'étendue de
chacun d'eux se trouve augmentée. L'hypothèse
des quanta d'action consiste à supposer que ces
domaines, tous égaux entre eux, ne sont plus infi-
niment petits, mais finis et que l'on a pour chacun
d'eux
dq = h
ff^p
h étant une constante. »
Je crois nécessaire de compléter cette citation
par quelques explications ; je ne puis expliquer ici
ce que c'est que l'action, les coordonnées générali-
sées et les moments, ni les diverses intégrales que
M. Planck fait entrer en ligne; je me bornerai à
dire que l'élément d'énergie est égal au produit de
la fréquence par l'élément d'action ; et, si le quan-
tum d'énergie est proportionnel à la fréquence,
comme nous l'avons dit, c'est parce que le quantum
d'action est une constante universelle, un véritable
atome.
l'hypothèse des quanta 185
Mais il faut que je cherche à éclaircir ce que c'est
que les domaines élémentaires de probabilité. Ces
domaines sont indivisibles ; c'est-à-dire que dès
que nous savons que nous sommes dans un de ces
domaines, tout est par là déterminé; sans quoi, si
les événements qui doivent suivre n'étaient pas
par ce fait entièrement connus, s'ils devaient dif-
férer selon que nous nous trouverions dans telle ou
telle partie de ce domaine, c'est que ce domaine ne
serait pas indivisible au point de vue de la proba-
bilité puisque la probabilité de certains événements
futurs ne serait pas la même dans ses diverses
parties.
Cela revient à dire que tous les états du système
qui correspondent à un même domaine ne peuvent
être discernés entre eux, qu'ils constituent un seul
et même état, et nous sommes ainsi conduits à
l'énoncé suivant, plus précis que celui de M. Planck
et qui n'est pas, je crois, contraire à sa pensée.
Un système physique n'est susceptible que d'un
nombre fini d'états distincts; il saute d'un de ces états
à l'autre sans passer par une série continue d'états
intermédiaires.
Supposons pour simplifier que l'état du système
dépende de trois paramètres seulement, de sorte que
nous puissions le représenter géométriquement par
un point de l'espace. L'ensemble des points repré-
sentatifs des divers états possibles ne sera pas alors
16.
186
DERNIERES PENSEES
l'espace tout entier, ou une région de cet espace
ainsi qu'on le suppose d'ordinaire ; ce seront un
très grand nombre de points isolés parsemant l'es-
pace. Ces points, il est vrai, sont très serrés, ce qui
nous donne l'illusion de la continuité.
Tous ces états doivent être regardés comme éga-
lement probables. En effet, si nous admettons le
déterminisme, à chacun de ces états doit nécessai-
rement succéder un autre état, exactement aussi
probable, puisqu'il est certain que le premier
entraîne le second . On verrait ainsi de proche en
proche que si nous partons d'un état initial, tous
les états auxquels nous parviendrons un jour ou
l'autre sont tous également probables; les autres ne
doivent pas être regardés comme des états pos-
sibles.
Mais nos points représentatifs isolés ne doivent
pas être distribués dans l'espace d'une façon quel-
conque ; ils doivent l'être de telle sorte qu'en les
observant avec nos sens grossiers, nous ayons pu
croire aux lois communes de la Dynamique et par
exemple à celles de Hamilton. Une comparaison,
qui serre la réalité de beaucoup plus près qu'il ne
paraît, m'aidera peut-être à me faire comprendre.
Nous observons un liquide, et nos sens nous invi-
tent d'abord à croire que c'est de la matière conti-
nue; une expérience plus précise nous montre que
ce liquide est incompiessible, de telle sorte que le
l'hypothèse des quanta 187
volume d'une portion quelconque de matière
demeure constant. Des raisons quelconques nous
portent ensuite à penser que ce liquide est formé
de molécules très petites et très nombreuses, mais
discrètes; nous re pourrons plus cependant ima-
giner une distribution de ces molécules en n'impo-
sant aucune entrave à notre fantaisie; il faudra, à
cause de l'incompressibilité, supposer que deux
petits volumes égaux contiennent le même nombre
de molécules. Pour la distribution des états pos-
sibles, M. Planck se trouve soumis à une restriction
analogue, et c'est ce qu'il exprime par les équations
que j'ai citées plus haut, et que je ne puis expli-
quer ici davantage.
On pourrait, il est vrai, imaginer des hypothèses
mixtes; supposons encore que le système physique
ne dépende que de trois paramètres et que son état
puisse être représenté par un point de l'espace.
L'ensemble des points représentatifs des états pos-
sibles pourra n'être ni une région de l'espace, ni
un essaim de points isolés; il pourra se composer
d'un grand nombre de petites surfaces ou de petites
courbes séparées les unes des autres ; soit par
exemple que l'un des points matériels du système
puisse décrire seulement certaines trajectoires ;
mais les décrire d'une manière continue sauf quand
il saute d'une trajectoire à l'autre sous l'influence
des points voisins : cela pourra être le cas des réso-
188 DERNIÈRES PENSÉES
Dateurs dont nous avons parlé plus haut; ou bien
encore, l'état de la matière pondérable pourrait
varier d'une manière discontinue, avec un nombre
fini d'états possibles seulement, tandis que l'état
de l'éther varierait d'une manière continue. Rien
de tout cela ne serait incompatible avec la pensée
de M. Planck.
Mais on préférera sans doute la première solu-
tion, la solution franche à toutes ces hypothèses
bâtardes; seulement il faut se rendre compte des
conséquences que cela entraîne; ce que nous avons
dit devrait s'appliquer à un système isolé quel-
conque et même à l'univers. L'univers sauterait
donc brusquement d'un état à l'autre; mais dans
l'intervalle il demeurerait immobile, les divers
instants pendant lesquels il resterait dans le même
état ne pourraient plus être discernés l'un de
l'autre; nous arriverions ainsi à la variation dis-
continue du temps, à l'atome de temps,
§ 6. — LA NOUVELLE THÉORIE DE PLANCK
Revenons à des problèmes moins généraux et
plus précis, par exemple à la théorie du rayonne-
ment. M. Planck a imaginé une modification à sa
première théorie et je voudrais en dire quelques
mots. D'après ses nouvelles idées, l'émission de la
lumière se ferait brusquement par quanta, mais
l'hypothèse des quanta 189
l'absorption serait continue. Il a voulu ainsi
échapper à la difficulté suivante qui lui a, je ne sais
pourquoi, paru plus embarrassante en ce qui con-
cerne l'absorption. La lumière arrive sur chaque
résonateur d'une façon continue; si elle ne peu
être absorbée que quantum par quantum, il faut
que l'énergie s'accumule dans une sorte d'anti-
chambre du résonateur, jusqu'à ce qu'il y en ait
assez pour entrer. Dans la seconde théorie, cette
difficulté disparaît, mais il faut toujours une salle
d'attente pour l'énergie qui sort, puisque l'éther
ne peut la transmettre que par fractions infiniment
petites.
Dans la nouvelle théorie, les résonateurs conser-
veront un résidu d'énergie même au zéro absolu.
Si nous adoptons la nouvelle manière de voir de
M. Planck, il faut alors modifier la relation entre
l'énergie du corps rayonnant et l'intensité de son
rayonnement. Ce rayonnement n'est plus propor-
tionnel à l'énergie, mais seulement à l'excès de
cette énergie sur le résidu qui subsiste au zéro
absolu.
Avouerai-je que je n'ai pas été entièrement
satisfait de cette nouvelle hypothèse? M. Planck
ne parle que de l'émission et de l'absorption, et en
parle comme si le résonateur était fixe; il n'est
question ni de l'échange d'énergie par chocs, ni
du principe de Dôppler-Fizeau ; dans ces condi-
i90 DERNIÈRES PENSÉES
lions, il ne peut donc y avoir de tendance vers un
état final, c'est ce que j'ai dit plus haut ; la démons-
tration par laquelle on cherche à nous faire con-
naître cet état final n'est donc qu'un trompe-l'œil.
L'auteur ne dit pas si les échanges par chocs
sont continus comme l'absorption, ou discontinus
comme l'émission, et quand on veut appliquer la
théorie générale des échanges par chocs, on ne
retrouve plus les résultats de M. Planck. Il con-
vient donc de s'en tenir à ses premières idées.
§ 7. — LES IDÉES DE M. SOMMERFELD
M. Sommerfeld a proposé une théorie qu'il veut
rattacher à celle de M. Planck, bien que le seul
lien qu'il y ait entre elles, c'est que la lettre h
figure dans les deux formules, et qu'on a donné le
même nom de quantum d'action aux deux objets
très différents que cette lettre représente.
Le choc des électrons ne suivrait pas du tout les
mêmes lois que celui des corps complexes que
nous connaissons et qui sont accessibles à l'expé-
rience. Quand un électron rencontrerait un obs-
tacle, il s'arrêterait d'autant plus vite que sa
vitesse serait plus grande (si cette loi était appli-
cable aux trains de chemin de fer, le problème
du freinage se présenterait sous un jour nouveau).
Et cela s'applique à la production des rayons X.
l'bypothèse des quanta 191
Les rayons cathodiques sont des électrons en
mouvement; ces électrons s'arrêtent en rencon-
trant l'anticathode; cet arrêt brusque ébranle
l'éther dont les vibrations produisent les rayons X.
La théorie de M. Sommerfeld explique pourquoi
les rayons X sont d'autant plus pénétrants et plus
« durs » que la vitesse des rayons cathodiques
était plus grande. Plus cette vitesse est grande, en
effet, plus l'arrêt est brusque, plus, par consé-
quent, la perturbation de l'éther est intense et de
courte durée.
§ 8. - CONCLUSIONS
On voit quel est l'état de la question; les
anciennes théories, qui semblaient rendre compte
jusqu'ici de tous les phénomènes connus, se sont
heurtées à un obstacle inattendu. Il a semblé
qu'une modification s'imposait. Une hypothèse
s'est d'abord présentée à l'esprit de M. Planck,
mais tellement étrange qu'on était tenté de cher-
cher tous les moyens de s'en affranchir; ces
moyens, on les a vainement cherchés jusqu'ici. Et
cela n'empêche pas que la nouvelle théorie sou-
lève une foule de difficultés, dont beaucoup sont
réelles et ne sont pas de simples illusions dues à la
paresse de notre esprit, qui répugne à changer ses
habitudes.
192 DERNIÈRES PENSÉES
Il est impossible, pour le moment, de prévoir
quelle sera l'issus finale; trouvera-t-on une autre
explication entièrement différente? Ou bien, pu
contraire, les partisans de la nouvelle théorie ^p?-
viendront-ils à écarter les obstacles qui nons
empêchent de l'adopter sans réserve? La discon-
tinuité va-t-elle régner sur l'univers physique et
son triomphe est-il définitif? ou bien reconnaîtra-
t-on que cette discontinuité n'est qu'apparente et
dissimule une série de processus continus. Le
premier qui a vu un choc a cru observer un
phénomène discontinu, et nous savons aujourd'hui
qu'il n'a vu que l'effet de changements de vitesse
très rapides, mais continus. Chercher dès aujour-
d'hui à donner un avis sur ces questions, ce serait
perdre son encre.
CHAxDITRE VII
LES RAPPORTS DE LA MATIÈRE ET DE L'ÉTHER
8S
CHAPITRE VII
LES RAPPORTS DE LA MATIÈRE ET DE L tlHER «
Lorsque M. Abraham est venu me demander de
clore la série des conférences organisées par la
Société française de Physique, j'ai d'abord été sur
le point de refuser ; il me semblait que chaque
sujet avait été entièrement traité et que je ne
pourrais rien ajouter à ce qui avait été si bien dit.
Je ne pouvais que chercher à résumer l'impression
qui semble se dégager de cet ensemble de travaux,
et cette impression est tellement nette que chacun
de vous a dû l'éprouver tout aussi bien que moi et
que je ne saurais lui donner aucune clarté nou-
velle en m'efforçant de l'exprimer par des phrases.
Mais M. Abraham a insisté avec tant de bonne
grâce que j'ai fini par me résigner à des inconvé-
nients inévitables dont le plus grand est de redire
ce que chacun de vous a depuis longtemps pensé
1. Conf(^rence faite à la Société Française de Physique,
le 11 avril 1912.
196
DERNIERES PENSEES
et dont le moindre est de traveiser une foule de
sujets divers sans avoir le temps de m'y arrêter.
Une première réflexion a dû frapper tous les
auditeurs ; les anciennes hypothèses mécanistes et
atomistes ont pris dans ces derniers temps assez de
consistance pour cesser presque de nous appa-
raître comme des hypothèses ; les atomes ne sont
plus une fiction commode ; il nous semble pour
ainsi dire que nous les voyons, depuis que nous
savons les compter. Une hypothèse prend du corps
et gagne en vraisemblance quand elle explique de
nouveaux faits ; mais cela arrive de bien des façons ;
le plus souvent elle doit s'élargir pour rendre
compte des faits nouveaux ; mais tantôt elle perd
en précision en s'élargissant, tantôt il est nécessaire
de greffer sur elle une hypothèse accessoire qui s'y
adapte d'une façon plausible, qui ne jure pas trop
avec le porte-greffe, mais qui n'en est pas moins
quelque chose d'étranger, d'imaginé tout exprès en
vue du but à atteindre, qui est en un mot une sorte
de coup de pouce; dans ce cas on ne peut pas dire
que l'expérience a confirmé l'hypothèse primitive,
mais tout au plus qu'elle ne Ta pas contredite. Ou
bien encore, il y a entre les faits nouveaux et les
faits anciens, pour lesquels l'hypothèse avait été
primitivement conçue, une connexion intime et de
telle nature que toute hypothèse qui rend compte
des uns doit par cela même rendre compte des
LES RAPPORTS DE LA MATIERE ET DE L ETIIER
197
autres, de telle sorte que les faits vérifiés ne sont
nouveaux qu'en apparence.
Il n'en est plus de même quand l'expérience nous
révèle une coïncidence que l'on aurait pu prévoir
et qui ne saurait être due au hasard et surtout
quand il s'agit d'une coïncidence numérique. Or,
ce sont des coïncidences de ce genre qui sont
venues dans ces derniers temps confirmer les idées
atomistes.
La théorie cinétique des gaz a reçu pour ainsi
dire des étais inattendus. De nouvelles venues se
sont exactement calquées sur elle; ce sont d'une
part la théorie des solutions, et d'autre part la
théorie électronique des métaux. Les molécules
des corps dissous, de même que les électrons libres
auxquels les métaux doivent leur conductibilité
électrique, se comportent comme les molécules
gazeuses dans les enceintes où elles sont enfermées.
Le parallélisme est parfait et on peut le poursuivre
jusqu'à des coïncidences numériques. Par là ce
qui était douteux devient probable ; chacune de ces
trois théories, si elle était isolée, ne nous apparaî-
trait que comme une hypothèse ingénieuse, à
laquelle on pourrait substituer d'autres explications
à peu près aussi vraisemblables ; mais, comme dans
chacun des trois cas il faudrait une explication
diiïérente, les coïncidences constatées ne pourraient
plus être attribuées qu'au hasard, ce qui est inad-
17
198
DERNIERES PENSEES
missible, tandis que les trois théories cinétiques
rendent ces coïncidences nécessaires. Et puis la
théorie des solutions nous fait passer tout natu-
rellement à celle du mouvement brownien où il est
impossible de regarder l'agitation thermique
comme une fiction de l'esprit, puisqu'on la voit
directement sous le microscope.
Les brillantes déterminations du nombre des
atomes faites par M. Perrin ont complété ce triom-
phe de l'atomisme. Ce qui entraîne notre convic-
tion, ce sont les multiples concordances entre des
résultats obtenus par des procédés entièrement
différents. Il n'y a pas très longtemps, on se serait
estimé heureux pourvu que les nombres trouvés
eussent le même nombre de chiffres ; on n'aurait
même pas exigé que le premier chiffre significatif
fût le même ; ce premier chiffre est aujourd'hui
acquis ; et ce qui est remarquable c'est qu'on s'est
adressé aux propriétés les plus diverses de l'atome.
Dans les procédés dérivant du mouvement brow-
nien, ou dans ceux où l'on invoque la loi du
rayonnement, ce ne sont pas les atomes que l'on a
comptés directement, ce sont les degrés de liberté ;
dans celui où l'on se sert du bleu du ciel, ce ne
sont plus les propriétés mécaniques des atomes qui
entrent en jeu, ils sont regardés comme des causes
de discontinuité optique ; enfin quand on so sert
du radium, ce que l'on compte, ce sont les émis-
LES RAPPORTS DE LA MATIERE ET DE L ETHER
199
sions de projectiles. C'est à tel point que, s'il y
avait eu des discordances, on n'aurait pas été
embarrassé pour les expliquer, mais heureusement
il n'y en a pas eu.
L'atome du chimiste est maintenant une réalité : -
mais cela ne veut pas dire que nous sommes près
de toucher les éléments ultimes des choses. Quand
Démocrite a inventé les atomes, il les considérait
comme des éléments absolument indivisibles et
au delà desquels il n'y a plus rien à chercher. C'est
cela que cela veut dire en grec ; et c'est d'ailleurs
pour cela qu'il les avait inventés ; derrière l'atome,
il ne voulait plus de mystère. L'atome du chimiste
ne lui aurait donc pas donné satisfaction, car cet
atome n'est nullement indivisible, il n'est pas un
véritable élément, il n'est pas exempt de mystère ;
cet atome est un monde. Démocrite aurait estimé
qu'après nous être donné tant de mal pour le
trouver, nous ne sommes pas plus avancés qu'au
début; ces philosophes ne sont jamais con-
tents.
Car, et c'est là la seconde réflexion qui s'impose
à nous, chaque nouvelle découverte de la physique
nous révèle une nouvelle complication de l'atome.
Et d'abord les corps que l'on croyait simples, et
qui, à bien des égards, se comportent tout à fait
comme des corps simples, sont susceptibles de se
décomposer en corps plus simples encore. L'atome
200 DERNIÈRES PENSÉES
se désagrège en atomes plus petits. Ce qu'on appelle
la radioactivité n'est qu'une perpétuelle désagré-
gation de l'atome. C'est ce qu'on a appelé quelque-
fois la transmutation des éléments, ce qui n'est
pas tout à fait exact, puisqu'un élément ne se
transforme pas en réalité en un autre, mais se
décompose en plusieurs autres. Les produits de
celle décomposition sont encore des atomes chi-
miques, analogues à bien des égards aux atomes
complexes qui leur ont donné naissance en se désa-
grégeant, de sorte que le' phénomène pourrait
s'exprimer comme les réactions les plus banales,
par une équation chimique, susceptible d'être
acceptée sans trop de souffrances par le chimiste
le plus conservateur.
Ce n'est pas tout, dans l'atome nous trouvons
bien d'autres choses : nous y trouvons d'abord des
électrons ; chaque atome nous apparaît alors
comme une sorte de système solaire, où de petits
électrons négatifs jouant le rôle de planètes gra-
vitent autour d'un gros électron positif qui joue le
rôle de soleil central. C'est l'attraction mutuelle de
ces électricités de nom contraire qui maintient la
cohésion du système et qui en fait un tout ; c'est
elle qui règle les périodes des planètes, et ce sont
ces périodes qui déterminent la longueur d'onde
de la lumière émise par l'atome ; c'est à la self-
induction des courants de convection produits par
LES RAPPORTS DE LA MATIÈRE ET DE l'ÉTIIER 201
les mouvements de ces électrons que l'atome qui
en est formé doit son inertie apparente et que
nous appelons sa masse. Outre ces électrons cap-
tifs, il y a des électrons libres, ceux qui obéissent
aux mêmes lois cinétiques que les molécules
gazeuses, ceux qui rendent les métaux conduc-
teurs. Ceux-là sont comparables aux comètes qui
circulent d'un système stellaire à l'autre et qui
établissent entre ces systèmes éloignés comme un
libre échange d'énergie.
Mais nous ne sommes pas au bout : après les
électrons ou atomes d'électricité, voici venir les
magnétons ou atomes de magnétisme qui nous
arrivent aujourd'hui par deux voies différentes, par
l'étude des corps magnétiques et par l'étude du
spectre des corps simples. Je n'ai pas à vous rap-
peler ici la belle conférence de M. Weiss et les éton-
nants rapports de commensurabilité que ces
expériences ont mis en évidence d'une façon si
inattendue. Là aussi il y a des rapports numériques
que l'on ne saurait attribuer au hasard et dont il
faut chercher l'explication.
En même temps il faut expliquer les lois si
curieuses de la répartition des raies dans le
spectre. D'après les travaux de Balmer, de Runge,
de Kaiser, de Rydberg, ces raies se répartissent en
séries et dans chaque série obéissent à des lois
simples. La première pensée est de rapprocher ces
202 DEBNIÈRES PENSÉES
lois de celles des harmoniques. De même qu'une
corde vibrante a une infinité de degrés de liberté,
ce qui lui permet de donner une infinité de sons
dont les fréquences sont les multiples de la fré-
quence fondamentale ; de même qu'un corps sonore
de forme complexe donne aussi des harmoniques,
dont les lois sont analogues, quoique beaucoup
moins simples, de même qu'un résonateur de
Hertz est susceptible d'une infinité de périodes diffé-
rentes, l'atome ne pourrait-il donner, pour des rai-
sons identiques, une infinitéde lumières ditférentes?
Vous savez que celte idée si simple a fait faillite,
parce que, d'après les lois specLroscopiques, c'est la
fréquence et nun son carré dont l'expression est
simple ; parce que la fréquence ne devient pas
infinie pour les harmoniques de rang infiniment
élevé. L'idée doit être modifiée ou elle doit être
abandonnée. Jusqu'ici elle a résisté à toutes les
tentatives, elle a refusé de s'adapter; c'est ce qui a
conduit M. Ritz à l'abandonner. Il se représente alors
l'atome vibrant comme formé d'un électron tour-
nant et de plusieurs magnétons placés bouta bout.
Ce n'est plus l'attraction électrostatique mutuelle
des électrons qui règle les longueurs d'onde, c'est
le champ magnétique créé par ces magnétons.
On a quelque peine à accepter cette conception,
qui a je ne sais quoi d'artificiel; mais il faut bien
qu'on s'y résigne, au moins provisoirement, puis-
LES RAPPORTS DE LA MATIERE ET DE L ETHER
203
que jusqu'ici on n'a rien trouvé d'autre et que
cependant on a bien cherché. Pourquoi des atomes
d'hydrogène peuvent-ils donner plusieurs raies? Ce
n'est pas parce que chacun d'eux pourrait donner
toutes les raies du spectre de l'hydrogène, et qu'il
donne effectivement l'une ou l'autre suivant les
circonstances initiales du mouvement ; c'est parce
qu'il y a plusieurs espèces d'atomes d'hydrogène,
différant entre eux par le nombre des magnétons
qui y sont alignés, et que chacune de ces espèces
d'atomes donne une raie différente; on se demande
si ces atomes différents peuvent se transformer les
uns dans les autres et comment. Comment un atome
peut-il perdre des magnétons (et c'est ce qui semble
arriver quand on passe d'une variété allotropique
du fer à une autre)? Est-ce que le magné ton peut
sortir de l'atome ou bien une partie des magnétons
peut-elle quitter l'alignement pour se disposer
irrégulièrement?
Cette disposition des magnétons bout à bout est
aussi un trait singulier de l'hypothèse de Ritz; les
idées de M. Weiss doivent toutefois nous le faire
paraître moins étrange. Il faut bien que les magné-
tons se disposent sinon bout à bout, au moins
parallèlement, puisqu'ils s'ajoutent arithmétique-
ment ou au moins algébriquement, et non pas
géométriquement.
Qu'est-ce maintenant qu'un magnéton? Est-ce
204 DERNièRES PENSÉES
quelque chose de simple? Non, si l'on ne veut pas
renoncer à l'hypothèse des courants particulaires
d'Ampère ; un magnéton est alors un tourbillon
d'électrons et voilà notre atome qui se complique
de plus en plus.
Toutefois ce qui, mieux que toute autre chose,
nous fait mesurer la complexité de l'atome, c'est
la réflexion que faisait M. Debierne à la fin de sa
conférence. Il s'agit d'expliquer la loi de la trans-
formation radioactive; cette loi est très simple,
elle est exponentielle ; mais, si on réfléchit à sa
forme, on voit que c'est une loi statistique; on y
reconnaît la marque du hasard. Or le hasard n'est
pas dû ici à la rencontre fortuite d'autres atomes
et d'autres agents extérieurs. C'est à l'intérieur
même de l'atome que se trouvent les causes de sa
transformation, je veux dire la cause occasionnelle
aussi bien que la cause profonde. Sans cela nous
verrions les circonstances externes, la tempéra-
ture par exemple, exercer une influence sur le coef-
ficient du temps dans l'exposant; or ce coefficient
est remarquablement constant, et Curie propose de
s'en servir pour la mesure du temps absolu.
Le hasard qui préside à ces transformations est
donc un hasard interne; c'est-à-dire que l'atome
du corps radioactif est un monde et un monde
soumis au hasard ; mais qu'on y prenne garde, qui
dit hasard, dit grands nombres; un monde tormé
LES RAPPORTS DE LA MATJÈRE ET DE l'ÉTHER 20L
de peu d'éléments obéira à des lois plus ou moins
compliquées, mais qui ne seront pas des lois statis-
tiques. II faut donc que l'atome soit un monde
complexe; il est vrai que c'est un monde fermé (oc.
tout au moins presque fermé), il est à l'abri des
perturbations extérieures que nous pouvons provo-
quer ; puisqu'il y a une statistique et par consé-
quent une thermodynamique interne de l'atome,
nous pouvons parler de la température interne de
cet atome; eh bien 1 elle n'a aucune tendance à se
mettre en équilibre avec la température extérieure,
comme si l'atome était enfermé dans une enve-
loppe parfaitement adiathermane. Et c'est précisé-
ment parce qu'il est fermé, parce que ses fonctions
sont nettement tracées, gardées par des douaniers
sévères, que l'atome est un individu.
Au premier abord, cette complexité de l'atome
n'a rien de choquant pour l'esprit ; il semble qu'elle
ne doive nous causer aucun embarras. Mais un peu de
réflexion ne tarde pas à nous montrer les difficultés
qui nous échappaient d'abord. Ce qu'on a compté,
en comptant les atomes, ce sont les degrés de
liberté ; nous avons implicitement supposé que
chaque atome n'en a que trois; c'est ce qui nous
rend compte des chaleurs spécifiques observées;
mais chaque complication nouvelle devrait intro-
duire un degré de liberté nouveau, et alors nous
sommes loin de compte. Cette difficulté n'a pas
18
206
DERNIERES PENSEES
échappé aux créateurs de la théorie de l'équiparti-
tion de l'énergie; ils s'étonnaient déjà du nombre
des raies du spectre; mais, ne trouvant aucun
moyen d'en sortir, ils ont eu la hardiesse de passer
outre.
Ce qui semble l'explication naturelle, c'est juste-
ment que l'atome est un monde complexe, mais un
monde fermé ; les perturbations extérieures n'ont
aucune répercussion sur ce qui se passe en dedans
et ce qui se passe en dedans n'agit pas sur le dehors ;
cela ne saurait être tout à fait vrai, sans cela nous
ignorerions toujours ce qui se passe en dedans, et
l'atome nous apparaîtrait comme un simple point
matériel ; ce qui est vrai, c'est qu'on ne peut voir
le dedans que par une toute petite fenêtre, qu'il
n'y a pas pratiquement d'échange d'énergies entre
l'extérieur et l'intérieur et par conséquent pas de
tendance à l'équipartition de l'énergie entre les
deux mondes. La température interne, comme je
le disais tout à l'heure, ne tend pas à se mettre en
équilibre avec la température extérieure, et c'est
pour cela que la chaleur spécifique est la même
que si toute cette complexité interne n'existait pas.
Supposons un corps complexe formé d'une sphère
creuse dont la paroi interne serait absolument
imperméable à la chaleur, et au dedans une foule
de corps divers; la chaleur spécifique observée de
ce corps complexe sera celle de la sphère, comme
LES RAPPORTS DE LA MATIERE ET DE l'ÉTHER 207
si tous les corps qui sont enfermés dedans n'exis-
taient pas.
La porte qui ferme le monde intérieur de l'atome
s'entr ouvre pourtant de temps en temps ; c'est ce
qui arrive quand, par l'émission d'une particule
d'hélium, l'atome se dégrade et descend d'un rang
dans la hiérarchie radioactive. Que se passe-t-il
alors? En quoi cette décomposition diffère-t-elle
des décompositions chimiques ordinaires? En quoi
l'atome d'uranium, formé d'hélium et d'autre chose,
a-t-il plus de titres au nom d'atome que la demi-
molécule de cyanogène, par exemple, qui se com-
porte à tant d'égards comme celle d'un corps simple,
et qui est formée de carbone et d'azote ? C'est sans
doute que la chaleur atomique de l'uranium obéi-
rait (je ne sais si elle a été mesurée) à la loi de
Dulong et Petit et qu'elle serait bien celle d'un
atome simple; elle devrait doubler alors au moment
de l'émission de la particule d'hélium et quand
l'atome primordial se décompose en deux atomes
secondaires. Par cette décomposition, l'atome
acquerrait de nouveaux degrés de liberté suscep-
tibles d'agir sur le monde extérieur, et ces nou-
veaux degrés de liberté se traduiraient par un
accroissement de chaleur spécifique. Quelle serait
la conséquence de cette différence entre la chaleur
spécifique totale des composants et celle des com-
posés? C'est que la chaleur dégagée par cette
208 DERNIÈRES PENSÉES
décomposition devrait varier rapidement avec la
température; de so^te que la formation des molé-
cules radioactives; très fortement endothermique
à la température ordinaire, deviendrait exother-
micjue à température élevée. On s'expliquerait
mieux ainsi comment les composés radioactifs ont
pu se former, ce qui ne laissait pas d'être un peu
mystérieux.
Quoi qu'il en soit, cette conception de ces petits
mondes fermés, ou seulement entr'ouverts, ne
suffit pas pour résoudre le problème. Il faudrait
que l'équipartition de l'énergie régnât sans contes-
tation en dehors de ces mondes fermés, sauf au
moment oîi l'une des portes s'entr'ouvrirait, et ce
n'est pas ce qui arrive.
La chaleur spécifique des corps solides diminue
rapidement quand la température s'abaisse, comme
si quelques-uns de leurs degrés de liberté s'anky-
losaient successivement, se gelaient pour ainsi
dire, ou, si vous aimez mieux, perdaient tout con-
tact avec l'extérieur et se retiraient à leur tour
derrière je ne sais quelle enceinte, dans je ne sais
quel monde fermé.
D'autre part, la loi du rayonnement noir n'est
pas celle qu'exigerait la théorie de l'équipartition.
La loi qui s'adapterait à cette théorie serait celle
de Rayleigh, et celte loi, qui d'ailleurs impliquerait
contradiction, puisqu'elle conduirait à un rayonne-
LES BAPPOBTS PE LA MATIÈRE ET DE l'ÉTHER 209
ment total infini, est absolument contredite par
l'expérience. Il y a dans l'émission des corps noirs
beauf or p moins de lu mière à courte longueur d'onde
que ne l'exigerait l'hypothèse de l'equipartition.
C'est pour cela que M. Planck a imaginé- sa théo-
i'ie des Quanta, d'après laquelle les échanges
f"énergie entre la matière ordinaire et les petits
.esonateurs dont les vibrations engendrent la
•Jim-ère des corps incandescents, ne pourraient se
idire que par sauts brusques ; un de ces résona-
teurs ne pourrait acquérir d'énergie ou en perdre
d'une manière continue; il ne pourrait acquérir une
fraction de quantum, il acquerrait un quantum tout
entier ou rien du tout.
Pourquoi alors la chaleur spécifique d'un solide
diminue-t-elle à basse température, pourquoi cer-
tains de ses degrés de liberté semblenl-iîs ne pas
jouer? C'est parce que la provision d'énergie qui
leur est ofl"erte à basse température n'est pas suffi-
sante pour leur fournir un quantum à chacun; cer-
tains d'entre eux n'auraient droit qu'à use fraction
de quantum ; mais, comme ils veulent tcut ou rien,
ils n'ont rien et restent comme ankylosés.
De même dans le rayonnement, certains réso-
nateurs, qui ne peuvent avoir le quantum entier,
n'ont rien et restent immobiles; de sorte qu'il y a
beaucoup moins de lumière rayonnée à basse tem-
pérature qu'il n'y en aurait sans cette circonstance ;
18.
210
DERNIERES PENSEES
et comme le quantum exigé est d'autant plus grand
que la longueur d'onde est plus petite, ce sont sur-
tout les résonateurs à courte longueur d'onde qui
demeurent muets, de sorte que la proportion de
lumière à courte longueur d'onde est beaucoup
plus petite que ne l'exigerait la loi de Rayleigh.
Déclarer qu'une semblable théorie soulève bien
des difficultés, ce serait une grande naïveté; quand
on émet une idée aussi hardie, on s'attend bien à
rencontrer des difficultés, on sait qu'on bouleverse
toutes les opinions reçues et on ne s'étonne plus
d'aucun obstacle, on s'étonnerait au contraire de
n'en pas trouver devant soi. Aussi ces difficultés ne
semblent-elles pas des objections valables.
J'aurai cependant le courage de vous en signaler
quelques-unes et je ne choisirai pas les plus
grosses, les plus évidentes, celles qui se présentent
à tous les esprits, et en effet cela est bien inutile,
puisque tout le monde y pense du premier coup ;
je veux vous dire simplement par quelle série
d'états d'âmes j'ai successivement passé.
Je me suis demandé d'abord quelle était la valeur
des démonstrations proposées ; j'ai vu qu'on éva-
luait la probabilité des diverses répartitions de
l'énergie, en les énumérant simplement, puisque,
grâce à l'hypothèse faite, elles étaient en nombre
fini, mais je ne voyais pas bien pourquoi on les
regardait comme également probables. Ensuite on
LES RAPPORTS DE LA MATIERE ET DE l'ÉTHER 211
introduisait les relations connues entre la tempé-
rature, l'entropie et la probabilité; cela supposait
la possibilité de l'équilibre thermodynamique,
puisque ces relations sont démontrées en sup-
posant cet équilibre possible. Je sais bien que
l'expérience nous apprend que cet équilibre est
réalisable, puisqu'il est réalisé; mais cela ne me
suffisait pas, il fallait montrer que cet équilibre
est compatible avec l'hypothèse faite et même
qu'il en est une conséquence nécessaire. Je n'avais
pas précisément des doutes, mais j'éprouvais le
besoin de voir un peu plus clair, et pour cela il
fallait pénétrer un peu dans le détail du méca-
nisme.
Pour qu'il puisse y avoir une répartition d'éner-
gie entre les résonateurs de longueur d'onde dif-
férente dont les oscillations sont la cause du rayon-
nement, il faut qu'ils puissent échanger leur
énergie; sans cela la distribution initiale subsiste-
rait indéfiniment et, comme cette distribution ini-
tiale est arbitraire, il ne saurait être question d'une
loi du rayonnement. Or un résonateur ne peut
céder à l'éther, et il n'en peut recevoir que de la
lumière d'une longueur d'onde parfaitement déter-
minée. Si donc les résonateurs ne pouvaient réa-
gir les uns sur les autres mécaniquement, c'est-à-
dire sans l'intermédiaire de l'élher; si d'autre part
ils étaient fixes et enfermés dans une enceinte fixe.
212
DERNIERES PENSEES
chacun d'eux ne i)ourr;iit émettre ou absorber que
de la lumière d'une couleur déterminée, il ne pour-
rait donc échanger d'énergie qu'avec les résona-
teurs avec lesquels il serait en parfaite résonance,
et la distribution initiale demeurerait inaltérable.
Mais nous pouvons concevoir deux modes d'échange
qui ne prêtent pas à cette objection. D'une part, des
atomes, des électrons libres peuvent circuler d'un
résonateur à l'autre, choquer un résonateur, lui
communiquer et en recevoir de l'énergie. D'autre
part, la lumière, en se réfléchissant sur des miroirs
mobiles, change de longueur d'onde en vertu du
principe de Dôppler-Fizeau.
Sommes-nous libres de choisir entre ces deux
mécanismes? Non, il est certain que l'un et l'autre
doivent entrer en jeu, et il est nécessaire que l'un
et l'autre nous conduisent à un même résultat, à
une même loi du rayonnement. Qu'arriverait-il en
effet si les résultats étaient contradictoires, si le
mécanisme des chocs agissant seul tendait à réali-
ser une certaine loi de rayonnement, celle de Planck
par exemple, tandis que le mécanisme de Doppler-
Fizeau tendrait à en réaliser une autre ? Eh bien !
il arriverait que, ces deux mécanismes devant jouer
l'un et l'autre, mais devenant alterrativement pré-
pondérants sous l'influence de circor stances for-
tuites, le monde oscillerait constamment d'une loi
à l'autre, il ne tendrait i)as vers un état final stable,
LES RAPPORTS DE LA MATIÈRE ET DE l'ÉTIIER 2io
vers cette mort thermique où il ne connaîtra plus
le changement; le second principe de la thermo-
dynamique ne serait pas vrai.
Je résolus donc d'examiner successivement les
deux processus, et je commençai par l'action
mécanique, par le choc. Vous savez pourquoi les
théories anciennes nous conduisent forcément à
la loi de l'équipartition ; c'est parce qu'elles sup-
posent que toutes les équations de la mécanique
sont de la forme de Hamilton et que par consé-
quent elles admettent l'unité comme un dernier
multiplicateur au sens de Jacobi. On doit alors
supposer que les lois du choc entre un électron
libre et un résonateur ne sont pas de la même
forme et que les équations qui les régissent admet-
tent un dernier multiplicateur autre que l'unité.
Il faut bien qu'elles aient un dernier multiplica-
teur, sans quoi le second principe de la thermo-
dynamique ne serait pas vrai, nous retrouverions
la difficulté de tout à l'heure, mais il ne faut pas
que ce multiplicateur soit l'unité.
C'est précisément ce dernier multiplicateur qui
mesure la probabilité d'un état donné du système
{ou plutôt ce qu'on pourrait appeler la densité de
la probabilité). Dans l'hypothèse des quanta, ce
multiplicateur ne peut être une fonction continue,
puisque la probabilité d'un état doit être nulle,
toutes les fois que l'énergie correspondante n'est
21^ DERNIÈRES PENSÉES
pas un multiple du quantum. C'est là une difficulté
évidente, mais c'est une de celles auxquelles nous
sommes résignés d'avance ; je ne m'y suis pas
arrêté; j'ai alors poussé le calcul jusqu'au bout et
j'ai retrouvé la loi de Planck, justifiant pleinement
les vues du physicien allemand.
Je suis alors passé au mécanisme de Dôppler-
Fizeau; supposons une enceinte formée d'un corps
de pompe et d'un piston, dont les parois sont par-
faitement réfléchissantes. Dans cette enceinte est
enfermée une certaine quantité d'énergie lumineuse
avec une répartition quelconque des longueurs
d'onde, mais pas de source de lumière; l'énergie
lumineuse y est enfermée une fois pour toutes.
Tant que le piston ne bougera pas, cette réparti-
tion ne pourra varier, car la lumière conservera sa
longueur d'onde en se réfléchissant; mais, quand on
déplacera le piston, la répartition variera. Si la
vitesse du piston est très petite, le phénomène est
réversible et l'entropie doit demeurer constante;
on retrouve ainsi l'analyse de Wien et la loi de
Wien, mais on n'est pas plus avancé, puisque cette
loi est commune aux anciennes et aux nouvelles
théories. Si la vitesse du piston n'est pas très petite,
le phénomène devient irréversible; de sorte que
l'analyse thermodynamique ne nous conduit plus à
des égalités, mais à de simples inégalités d'où on
ne pourrait tirer de conclusions.
LES BAPPORTS DE LA MATIÈRE ET DE l'ÉTÎIER 215
11 semble pourtant que l'on pourrait raisonner
comme il suit : supposons que la distribution ini-
tiale de l'énergie soit celle du rayonnement noir,
c'est évidemment celle qui correspond au maxi-
mum de l'entropie; si on donne quelques coups de
piston, la distribution finale devra donc rester la
même, sans quoi l'entropie aurait diminué ; et même
quelle que soit la distribution initiale, après un
nombre très grand de coups de piston, la distribu-
tion finale devra être celle qui rend l'entropie maxi-
mum, celle du rayonnement noir. Ce raisonnement
serait sans valeur.
•La distribution a une tendance à se rapprocher
de celle du rayonnement noir ; elle ne peut pas plus
s'en écarter que la chaleur ne peut passer d'un
corps froid sur un corps chaud, c'est-à-dire qu'elle
no peut le faire sans contre-partie. Or ici il y a une
contre-partie : en donnant des coups de piston, on
dépense du travail, qui se retrouve par une augmen-
tation de l'énergie lumineuse enfermée dans le
corps de pompe, c'est-à-dire qui est transformé en
chaleur.
La même difficulté ne se retrouverait plus si les
corps en mouvement sur lesquels se fait la réflexion
de la lumière étaient infiniment petits et infiniment
nombreux, parce qu'alors leur force vive ne serait
pas du travail mécanique, mais de la chaleur; on
ne pourrait donc compenser la diminution d'entro-
216
DEKMERES PENSEES
l»ie qui correspond à un changement dans la répar-
lilion des longueurs d'onde par la transformation
de ce travail en chaleur, et alors on sera en droit
de conclure que, si la distribution initiale est celle
du rayonnement noir, cette distribution devra per-
sister indéfiniment.
Supposons donc une enceinte à parois fixes et
réfléchissantes ; nous y enfermerons non seulement
de l'énergie lumineuse, mais aussi un gaz; ce sont
les molécules de ce gaz qui joueront le rôle de
miroirs mobiles. Si la distribution des longueurs
d'onde est celle du rayonnement noir correspon-
dant à la température du gaz, cet état devra être
stable, c'est-à-dire :
1° Que l'action de la lumière sur les molécules
ne devra pas en faire varier la température ;
2° Que l'action des molécules sur la lumière ne
devra pas troubler la distribution.
M. Einstein a étudié l'action de la lumière sur
les molécules; ces molécules subissent, en effet,
quelque chose qui ressemble à la pression de radia-
tion ; M. Einstein ne s'est pas toutefois placé tout à
fait à un point de rue aussi simple; il a assimilé
ses molécules à de petits résonateurs mobiles,
susceptibles de posséder à la fois de la force vive
de translation et de l'énergie due à des oscillations
électriques. Le résultat aurait dans tous les cas été
le même, il aurait retrouvé la loi de Rayleigh.
LES BAI'PORTS DE LA MATiÈnE ET DE l'ÉTHER 217
Quant à moi, je ferai l'inverse, c'est-à-dire que
j'étudierai l'action des molécules sur la lumière.
Les molécules sont trop petites pour donner une
réflexion régulière; elles produisent seulement une
diffusion. Ce qu'est cette diffusion, quand on ne
tient pas compte des mouvements des molécules,
nous le savons, et par la théorie et par l'expérience;
c'est elle, en effet, qui produit le bleu du ciel.
Cette diffusion n'altère pas la longueur d'onde,
mais elle est d'autant plus intense que la longueur
d'onde est plus petite.
Il faut maintenant passer de l'action d'une molé-
cule au repos à l'action d'une molécule en mouve-
ment, afin de tenir compte de l'agitation thermique ;
cela est facile, nous n'avons qu'à appliquer le prin-
cipe de relativité de Lorentz; il en résulte que
divers faisceaux de même longueur d'onde réelle,
arrivant sur la m.olécule dans différentes directions,
n'auront pas même longueur d'onde apparente pour
un observateur qui croirait la molécule en repos.
La longueur d'onde apparente n'est pas altérée par
la diffraction, mais il n'en est pas de même de la
longueur d'onde réelle.
On arrive ainsi à une loi intéressante; l'énergie
lumineuse réfléchie ou diffusée n'est pas égale à
l'énergie lumineuse incidente ; ce n'est pas l'énergie,
c'est le produit de l'énergie par la longueur d'onde
qui demeure inaltéré. J'ai d'abord été très content»
19
218
DERNIERES PENSEES
Il résultait en effet de là qu'un quantum incident
donnait un quantum diffusé, puisque le quantum
est en raison inverse de la longueur d'onde. Mal-
heureusement cela n'a rien donné.
J'ai été conduit par cette analyse à la loi de
Rayleigh; cela, je le savais bien d'avance; mais
j'espérais qu'en voyant comment je serais conduit à
la loi de Rayleigh, j'apercevrais plus clairement
quelles modifications il faut faire subir aux hypo-
thèses pour retrouver la loi de Planck. C'est cet
espoir qui a été déçu.
Ma première pensée fut de chercher quelque
chose qui ressemblât à la théorie des quanta; iî
serait en effet surprenant que deux explications
entièrement différentes rendissent compte d'une
même dérogation à la loi d'équipartition, selon le
mécanisme par lequel cette dérogation se produi-
rait. Or, comment la structure discontinue de l'éner-
gie pourrait-elle intervenir? On pourrait supposer
que cette discontinuité appartient à l'énergie lumi-
neuse elle-même, lorsqu'elle circule dans l'éther
libre, que par conséquent la lumière ne tombe pas
sur les molécules en masse compacte, mais par
petits bataillons séparés; il est aisé de voir que
cela ne changerait rien au résultat.
Ou bien on pourrait supposer que la discontinuité
se produit au moment de la diffusion elle-même,
que la molécule diffusante ne transforme pas la
LES RAPPORTS DE LA MATIÈRE ET DE l'ÉTHER 219
lumière d'une façon continue, mais par quanta
successifs ; cela ne va pas encore parce que, si la
lumière à transformer devait faire antichambre,
comme si on avait affaire à un omnibus qui atten-
drait d'être plein pour partir, il en résulterait for-
cément un retard. Or, la théorie de lord Rayleigh
nous apprend que la diffusion par les molécules,
lorsqu'elle se fait sans déviation dans la direction
du rayon incident, produit tout simplement la
réfraction ordinaire ; c'est-à-dire que la lumière
diffusée interfère régulièrement avec la lumière
incidente, ce qui ne serait pas possible s'il y avait
«ne perte de phase.
Si nous cherchons sans parti pris quelle est celle
de nos prémisses qu'il nous convient d'abandonner,
nous ne serons pas moins embarrassés : on ne voit
pas comment on pourrait renoncer au principe de
relativité ; est-ce alors la loi de diffusion par les
molécules au repos qu'il faudrait modifier? cela
-est aussi bien difficile; nous ne pouvons guère
pousser la fantaisie jusqu'à croire que le ciel n'est
pas bleu.
Je resterai sur cet embarras, et je terminerai
par la réflexion suivante. A mesure que la science
progresse, il devient de plus en plus difficile de
faire place à un fait nouveau qui ne se case pas
naturellement. Les théories anciennes reposent sur
un grand nombre de coïncidences numériques qui
^20 DERNIÈRES PENSÉES
ne peuvent être attribuées au hasard; nous ne
pouvons donc disjoindre ce qu'elles ont réuni ;
nous ne pouvons plus briser les cadres, nous devons
chercher à les plier ; et ils ne s'y prêtent pas tou-
jours. La théorie de l'équipartition expliquait tant
de faits qu'elle doit contenir une part de vérité;
d'autre part, elle n'est pas vraie tout entière, puis-
qu'elle ne les explique pas tous. On ne peut ni
l'abandonner, ni la conserver sans modification, et
les modifications qui semblent s'imposer sont si
étranges qu'on hésite à s'y résigner. Dans l'état
actuel de la science, nous ne pouvons que consta-
ter ces difficultés sans les résoudre.
CHAPITRE VIII
LA MORALE ET LA SCIENCE
19.
CHAPITRE VllI
LA MORALE ET LA SCIENCE
Dans la dernière moitié du xix* siècle, on a bien
souvent rêvé de créer une morale scientinque. On
ne se contentait pas de vanter la vertu éducatrice
de la science, les avantages que l'âme humaine
retire pour son propre perfectionnement du com-
merce de la vérité regardée face à face. On comp-
tait que la science mettrait les vérités morales
au-dessus de toute contestation, comme elle a
fait pour les théorèmes de mathématiques et les
lois énoncées par les physiciens.
Les religions peuvent avoir une grande puissance
sur les âmes croyantes, mais tout le monde n'est
pas croyant; la foi ne s'impose qu'à quelques-uns,
la raison s'imposerait à tous. C'est à la raison qu'il
faut nous adresser, et je ne dis pas à celle du mé-
taphysicien dont les constructions sont brillantes,
mais éphémères, comme les bulles de savon dont
on s'amuse un instant et qui crèvent. La science
224 DERNIÈRES PENSÉES
seule bâtit solidement; elle a bâti l'astronomie et la
physique ; elle bâtit aujourd'hui la biologie ; par les
mêmes procédés elle bâtira demain la morale. Ses
prescriptions régneront sans partage, personne ne
pourra murmurer contre elles, et on ne songera
pas plus à s'insurger contre la loi morale qu'on ne
songti aujourd'hui à se révolter contre le théorème
des trois perpendiculaires ou la loi de la gravi-
tation.
Et d'un autie côté, il y avait des gens qui pen-
saient de la science tout le mal possible; qui y
voyaient uv ^ é:ole d'immoralilé. Ce n'est pas seu-
lement qu'elle acorde trop de place à la matière;
qu'elle nous enlève le sens du respect, parce qu'on
ne respecte bien que les choses qti'on n'ose pas
regarder. Mais ses conclusions ne vunt-elles pas
être la négation de la morale? Elle va, comme a
dit je ne sais plus quel auteur céièbre, éteindre
les lumières du ciel ou, tout au moins, les priver
de ce qu'elles ont de mystérieux pour les réduire à
l'état de vulgaires becs de gaz. Elle va nous dévoi-
ler les trucs du Créateur qui y perdra quelque
chose de son prestige; il n'est pas bon de laisser
les enfants regarder dans les coulisses; cela pour-
rait leur inspirer des doutes sur l'existence de
Croquemitaine. Si on laisse faire les savants, il
n'y aura bientôt plus de morale.
Que devons-nous penseï des espérances des uns
LA MORALE ET LA SCIENCE 2^5
et des craintes des autres? Je n'hésite pas à
répondre : elles sont aussi vaines les unes que les
autres. Il ne peut pas y avoir de morale scienti-
fique; mais il ne peut pas y avoir non plus de
science immorale. Et la raison en est simple; c'est
une raison, comment dirai-je? purement gramma-
ticale.
Si les prémisses d'un syllogisme sont toutes les
deux à l'indicatif, la conclu'ïion sera également à
l'indicatif. Pour que la conclusion pût être mise à
l'impératif, il faudrait que l'une des prémisses au
moins fût elle-même à l'impératif. Or, les prin-
cipes de la science, les postulais de la géométrie
sont et ne peuvent être qu'à l'indicatif; c'est encore
à ce même mode que sont les vérités expérimen-
tales, et à la base des sciences, il n'y a, il ne peut
y avoir rien autre chose. Dès lors, le dialecticien le
plus subtil peut jongler avec ces principes comme
il voudra, les combiner, les échafauder les uns sur
les autres; tout ce qu'il en tirera sera à l'indicatif.
11 n'obtiendra jamais une proposition qui dira :
fais ceci, ou ne fais pas cela; c'est-à-dire une
proposition qui confirme ou qui contredise la
morale.
Et c'est là une difficulté que les moralistes ren-
contrent depuis longtemps. Ils s'efforcent de dé-
montrer la loi morale; il faut le leur pardonner
puisque c'est là leur métier; ils veulent appuyer la
226 DERNIÈRES PENSÉES
morale sur quelque chose, comme si elle pouvait
s'appuyer sur autre chose que sur elle-même. La
science nous montre que l'homme ne peut que se
dégrader en vivant de telle ou telle manière ; et si
je me soucie peu de me dégrader, si ce que vous
nommez dégradation, je le baptise progrès? La
métaphysique nous engage à nous conformer à la
loi générale de l'être qu'elle prétend avoir décou-
verte ; j'aime mieux, pourra- t-on lui répondre, obéir
à ma loi particulière; je ne sais pas ce qu'elle
répliquera, mais je peux vous assurer qu'elle
n'aura pas le dernier mot.
La morale religieuse sera-t-elle plus heureuse
que la science ou la métaphysique? Obéissez parce
que Dieu l'ordonne, et qu'il est un maître qui peut
briser toutes les résistances. Est-ce une démons-
tration et ne pourra-t-on soutenir qu'il est beau
de se dresser contre la toute-puissance et que
dans le duel entre Jupiter et Prométhée, c'est Pro-
méthée torturé qui est le vrai vainqueur? Et puis
ce n'est pas obéir que de céder à la force; l'obéis-
sance des cœurs ne peut être contrainte.
Et nous ne pouvons pas non plus fonder une
morale sur l'intérêt de la communauté, sur la
notion de patrie, sur l'altruisme, puisqu'il resterait
à démontrer qu'il faut au besoin se sacrifier à la
cité dont on fait partie, ou bien encore au bonheur
d'autrui; et cette démonstration, aucune logique,
LA MORALE ET LA SCIENCE 227
aucune science ne peut nous la fournir. Bien plus,
la morale de l'intérêt bien entendu, elle-même,
celle de l'égoïsme serait impuissante, puisque,
après tout, il n'est pas certain qu'il convienne
d'être égoïste et qu'il y a des gens qui ne le sont
point.
Toute morale dogmatique, toute morale démons-
trative est donc vouée d'avance à un échec cer-
tain; elle est comme une machine où il n'y aurait
que des transmissions de mouvement et pas
d'énergie motrice. Le moteur moral, celui qui peut
mettre en branle tout l'appareil des bielles et des
engrenages, ce ne peut èlre qu'un sentiment. On ne
peut pas nous démontrer que nous devons avoir
pitié des malheureux, mais qu'on nous mette en
présence de misères imméritées, spectacle qui
n'est, hélas! que trop fréquent, et nous nous sen-
tirons soulevés par un sentiment de révolte; je ne
sais quelle énergie se lèvera en nous, qui n'écou-
tera aucun raisonnement et qui nous entraînera
irrésistiblement et comme malgré nous.
On ne peut pas démontrer qu'on doit obéir à un
Dieu, quand même on nous prouverait qu'il est
tout-puissant et qu'il peut nous écraser; quand
même on nous prouverait qu'il est bon et que nous
lui devons de la reconnaissance; il y a des gens
qui croient que le droit à l'ingratitude est la plus
précieuse de toutes les libertés. Mais si nous aimons
228
DERNIERES PENSEES
ce Dieu, toute démonstration deviendra inutile, et
l'obéissance nous semblera toute naturelle; et c'est
pour cela que les religions sont puissantes, tandis
que les métaphysiques ne le sont pas.
Quand on nous demande de justifier par des rai-
sonnements notre amour pour la patrie, nous pou-
vons être très embarrassés ; mais que nous nous
représentions par la pensée nos armées vaincues,
la France envahie, tout notre cœur se soulèvera, les
larmes nous monteront aux yeux et nous n'écou-
terons plus rien. Et si certaines gens accumulent
aujourd'hui tant de sophismes, c'est sans doute
qu'ils n'ont pas assez d'imagination, ils ne peuvent
se représenter tous ces maux, et si le malheur ou
quelque punition du ciel voulaient qu'ils les vissent
de leurs yeux, leur âme se révolterait comme la
nôtre.
La science ne peut donc à elle seule créer une
morale; elle ne peut pas davantage à elle seule et
directement, ébranler ou détruire la morale tradi-
tionnelle. Mais ne peut-elle exercer une action
indirecte? Ce que je viens de dire indique par quel
mécanisme elle pourrait intervenir. Elle peut faire
naître des sentiments nouveaux, non que des sen-
timents puissent être objets de démonstration;
mais parce que toute forme de l'activité humaine
réagit sur l'hortime lui-même et lui fait une âme
nouvelle. Il y a une psychologie professionnelle
LA MORALE ET LA SCIENCE 229
pour chaque métier; les sentiments du laboureur
ne sont pas ceux du financier, le savant a donc lui
aussi sa psychologie particulière, j'entends sa
psychologie affective et il en rejaillit quelque
chose sur celui qui ne touche à la science que par
occasion.
D'un autre côté, la science peut mettre en œuvre
les sentiments qui existent naturellement chez
l'homme; pour reprendre notre comparaison de
tout à l'heure, on aura beau construire des assem-
blages compliqués de bielles et de manivelles, la
machine ne marchera pas s'il n'y a pas de vapeur
dans la chaudière; mais, si la vapeur est là, le tra-
vail qu'elle fera ne sera pas toujours pareil à lui-
même; il dépendra du mécanisme auquel on l'appli-
quera. De même on peut dire que le sentiment
nous fournit seulement un mobile général d'action;
il nous donnera la majeure de notre syllogisme,
qui, comme il convient, sera à l'impératif; de son
côté la science nous fournira la mineure qui sera à
l'indicatif, et elle en tirera la conclusion qui pourra
être à l'impératif. Nous allons examiner successi-
vement ces deux points de vue.
Et d'abord la science peut-elle devenir créatrice
ou inspiratrice de sentiments; ce que la science
ne peut faire, l'amour de la science pourra-t-il le
faire ?
La science nous met en rapport constant avec
20
230
DERNIERES PENSEES
quelque chose de plus grand que nous; elle nous
offre un spectacle toujours renouvelé et toujours
plus vaste; derrière ce qu'elle nous montre de
grand, elle nous fait deviner quelque chose de plus
grand encore; ce spectacle est pour nous une joie,
mais c'est une joie dans laquelle nous nous oublions
nous-mêmes et c'est par là qu'elle est moralement
saine.
Celui qui y aura goûté, qui aura vu, ne fût-ce que
de loin, la splendide harmonie des lois naturelles,
sera mieux disposé qu'un autre à faire peu de cas
de ses petits intérêts égoïstes ; il aura un idéal qu'il
aimera mieux que lui-même, et c'est là le seul
terrain sur lequel on puisse bâtir une morale. Pour
cet idéal, il travaillera sans marchander sa peine
et sans attendre aucune de ces grossières récom-
penses qui sont tout pour certains hommes; et
quand il aura pris ainsi l'habitude du désintéres-
sement, cette habitude le suivra partout; sa vie
entière en restera comme parfumée.
D'autant plus que la passion qui l'inspire, c'est
l'amour de la vérité et un tel amour n'est-il pas
toute une morale? Y a-t-il rien qu'il importe plus
de combattre que le merisonge, parce que c'est un
des vices les plus fréquents chez l'homme primitif
et l'un des plus dégradants? Eh bien, quand nous
aurons pris l'habitude des méthodes scientifiques,
de leur scrupuleuse exactitude, l'horreur de tout
LA MORALE ET LA SCIENCE 231
coup de pouce donne à l'expérience, quand nous
nous serons accoutumés à redouter comme le
comble du déshonneur, le reproche d'avoir même
innocemment quelque peu truqué nos résultats,
quand cela sera devenu pour nous un pli profes-
sionnel indélébile, une seconde nature, n'allons-
nous pas porter dans toutes nos actions ce souci
de la sincérité absolue, au point de ne plus
comprendre ce qui pousse d'autres hommes à
mentir; et n'est-ce pas le meilleur moyen d'ac-
quérir la plus rare, la plus difficile de toutes les
sincérités, celle qui consiste à ne pas se tromper
soi-même?
Dans nos défaillances, la grandeur de notre idéal
nous soutiendra ; on peut en préférer un autre, mais,
après tout, le Dieu du savant n'est-il pas d'autant
plus grand qu'il s'éloigne de plus en plus de nous?
Il est vrai qu'il est inflexible, et bien des âmes le
regretteront; mais du moins il ne partage pas nos
petitesses et nos rancunes mesquines comme le fait
trop souvent le Dieu des théologiens. Cette idée
d'une règle plus forte que nous, à laquelle on no
peut se soustraire et on doit s'accommoder coûte
que coûte, peut avoir aussi un effet salutaire ; on
peut tout au moins le soutenir ; ne vaudrait-il pas
mieux que nos paysans crussent que la loi ne peut
jamais plier, au lieu de croire que le gouvernement
va la faire fléchir en leur faveur, pour peu qu'ils
232
DERNIERES PENSEES
invoquent l'intercession d'un député suflisamment
puissant ?
La science, comme l'a dit Aristote, a pour objet
le général ; en présence d'un fait particulier, elle
voudra connaître la loi générale, aspirera à une
généralisation de plus en plus étendue. Il n'y a là,
semble-t-il au premier abord, qu'une habitude
intellectuelle; mais les habitudes intellectuelles
ont aussi leur retentissement moral. Si vous vous
êtes accoutumés à faire peu de cas du particulier,
de l'accidentel, parce que votre intelligence ne s^y
intéressera plus, vous serez naturellement portés
à n'y attacher que peu de prix, à n'y pas voir un
objet désirable, et à le sacrifier sans peine. A force
de regarder de loin, on devient presbyte pour ainsi
dire, on ne voit plus ce qui est petit, et, ne
le voyant plus, on n'est pas exposé à en faire le
but de sa vie. Ainsi on se trouvera naturellement
enclin à subordonner les intérêts particuliers aux
intérêts généraux, et c'est bien là encore une
morale.
Et puis la science nous rend un autre service ;
elle est une œuvre collective, et elle ne peut être
autre chose ; elle est comme un monument dont
la construction demande des siècles et où chacun
doit apporter sa pierre ; et cette pierre lui coûte
parfois toute sa vie. Elle nous donne donc le sen-
timent de la coopération nécessaire, de la solidarité
LA MORALE ET LA SCIENCE 233
de nos efforts et de ceux de nos contemporains,
et même de ceux de nos devanciers et de nos suc-
cesseurs. On comprend qu'on n'est qu'un soldat,
qu'un petit fragment d'un tout. C'est ce même sen-
timent de la discipline qui façonne les consciences
militaires, et qui métamorphose à tel point l'âme
fruste d'un paysan ou l'âme sans scrupule d'un
aventurier, qu'elle les rend capables de tous les
héroïsmes et de tous les dévouements. Dans des
conditions bien dilTérentes, il peut exercer d'une
façon analogue une action bienfaisante. Nous sen-
tons que nous travaillons pour l'humanité, et l'hu-
manité nous en devient plus chère.
Voilà le pour et voici le contre. Si la science ne
nous apparaît plus comme impuissante sur les
cœurs, comme indifférente en morale, ne pourra-
t-elle pas avoir une influence nuisible aussi bien
qu'une influence utile ? Et d'abord tonte passion
est exclusive ; ne va-t-elle pas nous faire perdre
de vue tout ce qui n'est pas elle ; l'amour de la
vérité est sans doute une grande chose; mais la
belle affaire si, pour la poursuivre, nous sacrifions
des objets infiniment plus précieux comme la
bonté, la pitié, l'amour du prochain. A la nouveU.e
d'une catastrophe quelconque, d'un tremble.ïibnt
de terre, nous oublierons les souffrances des vic-
times pour ne penser qu'à la direction et à l'am-
plitude des secousses ; nous y verrons presque une
20.
234 DEUMÈnES PENSÉES
bonne fortune, s'il a mis en évidence quelque loi
inconnue de la sismologie.
Voici tout de suite un exemple qui s'impose ; les
physiologistes pratiquent sans scrupule la vivisec-
tion, et c'est là un crime qu'aux yeux de bien des
vieilles dames, aucun des bienfaits passés ou futurs
de la science ne pourra jamais excuser. A les en
croire, les biologistes, en se montrant impi-
toyables pour les animaux, doivent devenir féroces
pour les hommes. Elles se trompent sans aucun
doute ; j'en ai connu de très doux.
La question de la vivisection mérite de nous
arrêter un moment, bien qu'elle m'entraîne un peu
hors de mon sujet. Il y a là un de ces conHits de
devoirs que la vie pratique nous montre à tout
instant. L'homme ne peut renoncer à savoir sans
s'amoindrir ; et c'est pourquoi les intérêts de la
science sont sacrés ; c'est aussi à cause des maux
qu'elle peut guérir ou prévenir et dont la masse
est incalculable ; et d'un autre côté la souffrance
est impie (je ne dis pas la mort, je dis la souf-
france). Bien que les animaux inférieurs soient
sans doute moins sensibles que l'homme, ils méri-
tent la pitié. Ce ne sera que par des cotes mal taillées
qu'on pourra s'en tirer ; le biologiste ne doit
entreprendre, même in anima vili, que des expé-
riences réellement utiles; il y a aussi très souvent
des moyens de réduire la douleur à son mini-
LA MORALE ET LA SCIENCE 235
mum ; il doit s'en servir. Mais, à cet égard, on
doit s'en rapporter à sa conscience ; toute inter-
vention légale serait inopportune et un peu ridi-
cule ; le Parlement peut tout, dit-on en Angleterre,
excepté changer un homme en femme ; il peut tout,
dirai-je, excepté rendre un arrêt compétent en ma-
tière scientifique. II n'y a pas d'autorité qui puisse
édicter des règles pour décider si une expérience
est utile.
Mais je reviens à mon sujet ; il y a des gens qui
disent que la science est desséchante, qu'elle nous
attache à la matière, qu'elle tue la poésie, source
unique de tous les sentiments généreux. L'âme
qu'elle a touchée se flétrit et devient réfractaire à
tous les nobles élans, à tous les attendrissements,
à tous les enthousiasmes. Cela, je ne le crois pas,
et j'ai dit tout à l'heure le contraire, mais il y a
là une opinion très répandue, et qui doit avoir
quelque fondement, elle prouve que la même nour-
riture ne convient pas à tous.
Que devons-nous conclure ? La science, large-
ment entendue, enseignée par des maîtres qui la
comprennent et qui l'aiment, peut jouer un rôle
très utile et très important dans l'éducation mo-
rale. Mais ce serait une faute de vouloir lui don-
ner un rôle exclusif. Elle peut faire naître des sen-
timents bienfaisants, qui peuvent servir de moteur
moral ; mais d'autres disciplines le peuvent égale-
236 DERNIÈRES PENSÉE8
ment, ce serait une sottise de se priver d'aucun
auxiliaire ; nous n'avons pas trop de toutes leurs
forces réunies. Il y a des gens qui n'ont pas l'in-
telligence des choses scientifiques ; c'est un fait
d'observation vulgaire, qu'il y a dans toutes les
classes des élèves qui sont « forts » en lettres, et
qui ne sont pas « forts » en sciences. Quelle illu-
sion de croire que si la science ne parle pas à leur
intelligence, elle pourra parler à leur cœur!
J'arrive au second point; non seulement la
science comme tout mode d'activité, peut engen-
drer des sentiments nouveaux, mais elle peut, sur
les sentiments anciens, sur ceux qui naissent
spontanément dans le cœur de l'homme, édifier
une construction nouvelle. On ne peut pas conce-
voir un syllogisme où les deux prémisses seraient
à l'indicatif et la conclusion à l'impératif ; mais on
peut en concevoir qui soient bâtis sur le type
suivant : Fais ceci, or, quand on ne fait pas cela,
on ne peut pas faire ceci, donc fais cela. Et de
pareils raisonnements ne sont pas hors de la
portée de la science.
Les sentiments sur lesquels la morale peut s'ap
puyer sont de nature très diverse \ ils ne se ren-
contrent pas tous au même degré dans toutes les
âmes. Chez les unes, ce sont les uns qui prédo-
minent, et il y en a d'autres chez qui ce sont d'au-
tres cordes qui sont toujours prêtes à vibrer. Les
LA MORALE ET LA SCIENCE 237
uns seront avant tout sensibles à la pitié, ils seront
remués par les souffrances d'autrui. Les autres
subordonneront tout à l'harmonie sociale, à la
prospérité générale; ou bien encore ils souhaite-
ront la grandeur de leur pays. D'autres peut-être
auront un idéal de beauté, ou bien ils croiront que
notre premier devoir est de nous perfectionner
nous-mêmes, de chercher à devenir plus forts, à
nous rendre supérieurs aux choses, indifférents
à la fortune, de ne pas déchoir à nos propres
yeux.
Toutes ces tendances sont louables, mais elles
sont différentes ; peut-être sortira- t-il de là un con-
flit. Si la science nous montre que ce conflit n'est
pas à craindre, si elle prouve qu'on ne saurait
atteindre l'un de ces buts sans viser à l'autre (et
cela est de sa compétence), elle aura fait une œuvre
utile, elle aura apporté aux moralistes une aide
précieuse. Ces troupes qui jusque-là combattaient
en ordre dispersé, et où chaque soldat marchait
vers un objectif particulier, vont maintenant serrer
les rangs, parce qu'on leur aura démontré que la
victoire de chacun est la victoire de tous. Leurs
efforts seront coordonnés, et la foule inconsciente
deviendra une armée disciplinée.
Est-ce bien dans ce sens que marche la science?
Il est permis de l'espérer; elle tend de plus en
plus à nous montrer la solidarité des diverses par-
238
DERNIERES PENSEES
lies de l'univers, à nous en dévoiler l'harmonie;
est-ce parce que cette harmonie est réelle, ou parce
qu'elle est un besoin de notre intelligence, et par
conséquent un postulat de la science? c'est une
question que je n'entreprendrai pas de décider.
/Toujours est-il que la science va vers l'unité et
nous fait aller vers l'unité./De même qu'elle coor-
donne les lois particulières et les rattache à une
loi plus générale, ne va-t-elle pas réduire aussi à
l'unité le-s aspirations intimes de nos cœurs, en
apparence si divergentes, si capricieuses, si étran-
gères les unes aux autres ?
Mais si elle échoue dans cette tâche, quel dan-
ger, quelle désillusion! Ne peut-elle pas faire
autant de mal qu'elle aurait pu faire de bien? Ces
affections, ces sentiments si frêles, si délicats,
vont-ils supporter l'analyse ; la moindre lumière
ne va-t-elle pas nous en révéler la vanité et n'al-
lons-nous pas aboutir à l'éternel à quoi- bon? A
quoi bon la pitié, puisque plus on fait pour les
hommes, plus ils deviennent exigeants, et plus ils
sont en conséquence malheureux de leur sort ;
puisque la pitié ne peut faire non seulement que
des ingrats, cela importerait peu, mais qu'elle ne
peut faire que des âmes aigries? A quoi bon.
l'amour de la patrie, puisque sa grandeur n'est le
plus souvent qu'une brillante misère; à quoi bon
chercher à nous perfectionner nous-mêmes, puis-
LA MORALE ET LA SCIENCE 239
que nous ne vivons qu'un jour? Si, par malheur,
la science allait mettre le poids de son autorité du
côté de ces sophismes!
Et puis nos âmes sont un tissu complexe où les
fils formés par les associations de nos idées se
croisent et s'enchevêtrent dans tous les sens ; cou-
per un de ces fils, c'est s'exposer à y amener de
vastes déchirures, que nul ne saurait prévoir. Ce
tissu, ce n'est pas nous qui l'avons fait, il est un
legs du passé; souvent nos aspirations les plus
nobles se trouvent ainsi attachées, sans que nous
le sacliions, aut préjugés If & plus surannés et les
plus rid.cules. la science va détruire ces préjugés;
c'tst sa tâche naturelle, c est son devoir; les no-
bles tendances, que de vieilles habitudes y avaient
liées, ne vont-elles pas en souffrir? Non, sans
doute, chez les âmes fortes; mais il n'y a pas que
des ârafis fortes, que des esprits clairvoyants; il
y a aussi des âmes simples qui risquent de ne pas
résister à l'épreuve.
On prétend donc que la science va être destruc-
trice ; on s'effraye des ruines qu'elle va faire et
on redoute que, là où elle aura passé, les sociétés
ne puissent plus vivre. N'y a-t-il pas dans ces
craintes une sorte de contradiction interne? Si l'on
démontre scientifiquement que telle ou telle cou-
tume, que l'on regardait comme indispensable à
l'existence même des sociétés humaines, n'avait
240 DEnNlÈRES PENSÉES
pas en réalité l'importance qu'on lui attribuait et ne
nous faisait illusion que par son ancienneté véné-
rable, si l'on démontre cela, en admettant que cette
démonstration soit possible, la vie morale de l'hu-
manité en va-t-elle être ébranlée? De deux choses
/une, ou bien cette coutume est utile, et alors une
science raisonnable ne pourra démontrer qu'elle
ne l'est pas ; ou elle est inutile et on ne devra pas
la regretter. Du moment que nous plaçons à la
base de nos syllogismes un de ces sentiments géné-
reux qui engendrent la moralité, c'est encore lui,
et par conséquent, c'est encore la morale, que nous
devons retrouver à la fm de toute notre chaîne de
raisonnements, si elle a été conduite conformé-
ment aux règles de la logique ; ce qui risque de suc-
comber, c'est ce qui n'est pas essentiel, ce qui
n'était dans notre vie morale qu'un accident ; la
seule chose qui importe, ne peut pas ne pas se
trouver dans les conclusions puisqu'elle est dans
les prémisses.
On ne doit redouter que la science incomplète,
celle qui se trompe ; celle qui nous leurre de vaines
apparences et nous engage ainsi à détruire ce que
nous voudrions bien reconstruire ensuite, quand
nous sommes mieux informés et qu'il est trop tard.
Il y a des gens qui s'entichent d'une idée, non
parce qu'elle est juste, mais parce qu'elle est nou-
velle, parce qu'elle est à la mode ; ceux-là sont de
LA MORALE ET LA SCIENCE 241
terribles destructeurs, mais ce ne sont... j'allais
dire que ce ne sont pas des savants, mais je
m'aperçois que beaucoup d'entre eux ont rendu
de grands services à la science; ils sont donc des
savants, seulement ils ne le sont pas à cause de
cela, mais malgré cela.
La vraie science craint les généralisations hâti-
ves, les déductions théoriques ; si le physicien s'en
défie, bien que celles auxquelles il a affaire soient
cohérentes et solides, que doit faire le moraliste,
le sociologue, quand les soi-disant théories qu'il
trouve devant lui se réduisent à des comparaisons
grossières comme celle des sociétés avec les orga-
nismes ! La science, au contraire, n'est et ne peut
être qu'expérimentale et l'expérience en sociologie,
c'est l'histoire du passé; c'est la tradition que l'on
doit critiquer sans doute, mais dont on ne doit pas
faire table rase.
D'une science animée du véritable esprit expéri-
mental, la morale n'a rien à craindre ; une pareille
science est respectueuse du passé, elle est opposée
à ce snobisme scientifique, si facile à duper parles
nouveautés ; elle n'avance que pas à pas, mais tou-
jours dans le même sens et toujours dans le bon
sens; le meilleur remède contre une demi-science,
c'est plus de science.
Il y a encore une autre manière de concevoir
les rapports de la science et de la morale; il n'est
21
242 DERNIÈRES PENSÉES
aucun phénomène qui ne puisse être objet de
science, puisqu'il n'en est aucun qui ne puisse être
observé. Les phénomènes moraux n'y échappent pas
plus que les autres. Le naturaliste étudie les sociétés
des fourmis et des abeilles et il les étudie avec séré-
nité ; de même le savant cherche à juger les hommes
comme s'il n'était pas un homme; à se mettre à la
place de je ne sais quel lointain habitant de Sirius
pour qui les villes ne seraient que des fourmi-
lières. C'est son droit, c'est son métier de savant.
La science des mœurs sera d'abord purement
descriptive; elle nous fera connaître les mœurs des
hommes, et nous dira ce qu'elles sont sans nous
parler de ce qu'elles devraient être. Elle sera ensuite
comparative; elle nous promènera dans l'espace
pour nous faire comparer les mœurs des diffé-
rents peuples, celles du sauvage et de l'homme
civilisé, et aussi dans le temps pour nous faire
comparer celles d'hier et celles d'aujourd'hui. Elle
cherchera enfin à devenir explicative, et c'est là
l'évolution naturelle de toute science.
Les darvvinistes chercheront à nous expliquer
pourquoi tous les peuples connus se soumettent à
une loi morale, en nous disant que la sélection
naturelle a fait depuis longtemps disparaître ceux
qui avaient été assez maladroits pour chercher à
s'y soustraire. Les psychologues nous expliqueront
pourquoi les prescriptions de la morale ne sont pas
LA MORALE ET LA SCIENCE 243
toujours d'accord avec l'intérêt général. Ils nous
diront que l'homme, entraîné par le tourbillon de
la vie, n'a pas le temps de réfléchir à toutes les con-
séquences de ses actes ; qu'il ne peut obéir qu'à des
préceptes généraux ; que ceux-ci seront d'autant
moins discutés qu'ils seront plus simples, et qu'il
suffît, pour que leur rôle soit utile et pour que,
par conséquent, la sélection puisse les crqer, qu'ils
s'accordent le plus souvent avec l'intérêt général.
Les historiens nous expliqueront comment des deux
morales, celle qui subordonne l'individu à la société
et celle qui a pitié de l'individu et nous propose
pour but le bonheur d'autrui, c'est la seconde qui
fait d'incessants progrès, à mesure que les sociétés
deviennent plus vastes, plus complexes, et, tout
compte fait, moins exposées aux catastrophes.
Cette science des mœurs n'est pas une morale;
elle n'en sera jamais une; elle ne peut pas plus
remplacer la morale qu'un traité sur la physiologie
de la digestion ne peut remplacer un bon dîner. Ce
que j'ai dit jusqu'ici me dispense d'insister.
Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; elle n'est
pas une morale, mais peut-elle être utile, peut-
elle être dangereuse pour la morale? Les uns
diront qu'expliquer c'est toujours, dans une cer-
taine mesure, justifier, et cela peut aisément se sou-
tenir; les autres diront au contraire qu'il n'est pas
sans péril de nous montrer la morale diverse sui-
244 DERNIÈRES PENSÉES
vant les races et les latitudes; que cela peui nous
apprendre à discuter ce qui devrait être accepté
aveuglément, nous habituer à apercevoir la con-
tingence où il importerait que nous ne vissions que
la nécessité. Et ils n'ont peut-être pas non plus tout
à fait tort. Mais, franchement, n'est-ce pas là s'exa-
gérer l'influence sur les hommes de théories à
fleur de peau, d'abstractions qui leur resteront tou-
jours extérieures ? Quand des passions, les unes
généreuses, les autres basses, se disputent notre
conscience, de quel poids, auprès d'adversaires si
puissantes peut peser la distinction métaphysique
du contingent et du nécessaire?
Je ne puis pourtant passer sous silence un point
important, malgré le peu de temps qui me reste
pour le traiter. La science est déterministe; elle
l'est a priori; elle postule le déterminisme, parce
que sans lui elle ne pourrait être. Elle l'est aussi
a posteriori; si elle a commencé par le postuler,
comme une condition indispensable de son exis-
tence, elle le démontre ensuite précisément en exis-
tant, et chacune de ses conquêtes est une victoire
du déterminisme. Peut-être une conciliation est-
elle possible; peut-on admettre que cette marche
en avant du déterminisme se poursuivra sans arrêt
et sans recul, sans connaître d'obstacle infranchis-
sable et que cependant l'on n'a pas le droit de
passer à la limite, comme nous disons nous autres
LA UOBALE ET LA SCIENCE 245
mathémaliciens, et de conclure au déterminisme
absolu parce qu'à la limite le déterminisme s'éva-
nouirait dans une tautologie ou une contradiction?
C'est une question qu'on étudie depuis des siècles
sans espoir de la résoudre et je ne puis même l'ef-
fleurer dans les quelques minutes dont je dispose
encore.
Mais nous sommes en présence d'un fait; la
science, à tort ou à raison, est déterministe; par-
tout où elle pénètre, elle fait entrer le déterminisme.
Tant qu'il ne s'agit que de physique ou même de
biologie, cela importe peu; le domaine de la cons-
cience demeure inviolé; qu'arrivera-t-il le jour où
la morale deviendra à son tour objet de science?
Elle s'imprégnera nécessairement de déterminisme
et ce sera sans doute sa ruine.
Tout est-il désespéré, ou bien si un jour la morale
devait s'accommoder du déterminisme, pourrait-
elle s'y adapter sans en mourir? Une révolution
métaphysique si profonde aurait sans doute sur les
mœurs beaucoup moins d'influence qu'on ne pense.
Il est bien entendu que la répression pénale n'est
pas en cause; ce qu'on appelait crime ou châtiment,
s'appellerait maladie ou prophylaxie, mais la société
conserverait intact son droit qui n'est pas celui
de punir, mais tout simplement celui de se défen-
dre. Ce qui est plus grave, c'est que l'idée de mé-
rite et de démérite devrait disparaître ou se trans-
at.
246 DERNIÈRES PENSÉES
former. Mais on continuerait à aimer l'homme de
bien, comme on aime tout ce qui est beau; on n'au-
rait plus le droit de haïr l'homme vicieux qui n'ins-
pirerait plus que le dégoût, mais cela est-il bien
nécessaire? II suffit qu'on ne cesse pas de haïr le
vice.
A part cela, tout irait comme par le passé; l'ins-
tinct est plus fort que toutes les métaphysiques, et
quand même on l'aurait démontré, quand même on
connaîtrait le secret de sa force, sa puissance n'en
serait pas affaiblie. La gravitation est-elle moins
irrésistible depuis Newton? Les forces morales
qui nous mènent continueraient à nous mener.
Et si l'idée de liberté est elle-même une force,
comme le dit Fouillée, cette force serait à peine
diminuée, si jamais les savants démontraient qu'elle
ne repose que sur une illusion. Cette illusion est
trop tenace pour être dissipée par quelques rai-
sonnements. Le déterministe le plus intransigeant
continuera longtemps encore, dans la conversation
de tous les jours, à dire je veux et même je dois,
et même à le penser avec la partie la plus puis-
sante de son âme, celle qui n'est pas consciente et
qui ne raisonne pas. Il est tout aussi impossible
de ne pas agir comme un homme libre quand on
agit, qu'ill'est de ne pas raisonner comme un déter-
ministe quand on fait de la science.
Le fantôme n'est donc pas si redoutable qu'on le
LA MORALE ET LA SCIENCE 247
dit, et il y a peut-être aussi d'autres raisons de ne
pas le craindre; on peut espérer que dans l'absolu
tout se concilierait et qu'à une intelligence infinie,
les deux altitudes, celle de l'homme qui agit comme
s'il était libre et celle de l'homme qui pense
comme si la liberté n'était nulle part, sembleraient
également légitimes.
Nous nous sommes placés successivement aux
différents points de vue d'où l'on peut envisager les
rapports de la science et de la morale; il faut main-
tenant arriver aux conclusions. Il n'y a pas, et il
n'y aura jamais de morale scientifique au sens pro-
pre du mot, mais la science peut être d'une façon
indirecte une auxiliaire de la morale; la science lar-
gement comprise ne peut que la servir; la demi-
science est seule redoutable ; en revanche, la science
ne peut suffire, parce qu'elle ne voit qu'une partie
de l'homme, ou, si vous le préférez, elle voit tout,
mais elle voit tout du même biais; et ensuite, parce
qu'il faut penser aux esprits qui ne sont pas scien-
tifiques. D'autre part, les craintes, comme les
espoirs trop vastes, me semblent également chimé-
riques; la morale et la science, à mesure qu'elles
feront des progrès, sauront bien s'adapter l'une à
Pautre.
CHAPITRE IX
L'UNION MORALE
CHAPITRE IX
L'UNION MORALE^
L'Assemblée d'aujourd'hui réunit des hommes
dont les idées sont fort différentes et que rap-
prochent seulement une commune bonne volonté
et un égal désir du bien; je ne doute pas néan-
moins qu'ils ne s'entendent facilement, car s'ils
n'ont pas le même avis sur les moyens, ils sont
d'accord sur le but à atteindre, et c'est cela seul
qui importe.
On a pu lire récemment, on peut lire encore sur
les murs de Paris des affiches qui annoncent une
conférence contradictoire sur « le conflit des
Morales ». Ce conflit existe-t-il, devrait-il exister?
Non. La morale peut s'appuyer sur une foule de
raisons ; il y en a qui sont transcendantes, ce sont
1. Cette allocution a été prononcée par Henri Poincaré
à la séance inaugurale de la Ligue Française d'Éducation
Morale, le 26 juin 1912, trois semaines avant sa mort. C'est
la dernière fois qu'il ait parlé en public.
352 OEBMÈRBS PENSÉES
peut-être les meilleures et à coup sûr les plus
nobles, mais ce sont celles dont on dispute; il y en
a une au moins, peut-être un peu plus terre à
terre, sur laquelle nous ne pouvons pas ne pas
être d'accord.
La vie de l'homme, en effet, est une lutte conti-
nuelle; contre lui se dressent des forces aveugles,
sans doute, mais redoutables qui le terrasseraient
promptement, qui le feraient périr, l'accableraient
de mille misères s'il n'était constamment debout
pour leur résister.
Si nous jouissons parfois d'un repos relatif,
c'est parce que nos pères ont beaucoup lutté ; que
notre énergie, que notre vigilance se relâchent un
instant, et nous perdons tout le fruit de leurs
luttes, tout ce qu'ils ont gagné pour nous. L'huma-
nité est donc comme une armée en guerre; or,
toute armée a besoin d'une discipline, et il ne
suffit pas qu'elle s'y soumette le jour du combat;
elle doit s'y plier dès le temps de la paix; sans
cela, sa perte est certaine, il n'y aura pas de bra-
voure qui puisse la sauver.
Ce que je viens de dire s'applique tout aussi
bien à la lutte que l'humanité doit soutenir pour
la vie : la discipline qu'elle doit accepter s'ap-
pelle la morale. Le jour où elle l'oublierait, elle
serait vaincue d'avance et plongée dans un abîme
de maux. Ce jour-là, d'ailleurs, elle subirait une
l'union morale i>o3
déchéance, elle se sentirait moins belle et pour
ainsi dire plus petite. On devrait s'en affliger
non seulement à cause des maux qui suivraient,
mais parce que ce serait l'obscurcissement d'une
beauté.
Sur tous ces points, nous pensons tous de
même, nous savons tous où il faut aller; pour-
quoi nous divisons-nous lorsqu'il s'agit de savoir
par où l'on doit passer? Si les raisonnements pou-
vaient quelque chose, l'accord serait facile; les
mathématiciens ne se disputent jamais quand il
s'agit de savoir comment on doit démontrer un
théorème, mais il s'agit ici de tout autre chose.
Faire de la morale avec des raisonnements, c'est
perdre sa peine : en pareille matière, il n'y a
pas de raisonnement auquel on ne puisse répli-
quer.
Expliquez au soldat combien de maux engendre
la défaite, et qu'elle compromettra même sa sécu-
rité personnelle : il pourra toujours répondre
que cette sécurité sera encore mieux garantie si
ce sont les autres qui se battent. Si le soldat ne
répond pas ainsi c'est qu'il est mû par je ne sais
quelle force qui fait taire tous les raisonnements.
Ce qu'il nous faut, ce sont des forces comme
celle-là. Or, l'âme humaine est un réservoir iné-
puisable de forces, une source féconde, une riche
source d'énergie motrice; cette énergie motrice,
22
254 bERNièRES PENSÉES
ce sont les sentiments, et il faut que les mora-
listes captent pour ainsi dire ces forces et les
dirigent dans le bon sens, de même que les ingé-
nieurs domptent les énergies naturelles et les
plient aux besoins de l'industrie.
Mais — c'est là que naît la diversité — pour faire
marcher une même machine, les ingénieurs peuvent
indifféremment faire appel à la vapeur ou à la force
hydraulique; de même les professeurs de morale
pourront à leur gré mettre en branle l'une ou
l'autre des forces psychologiques. Chacun d'eux
choisira naturellement la force qu'il sent en lui ;
quant à celles qui lui pourraient venir du dehors,
ou qu'il emprunterait au voisin, il ne les manie-
rait que maladroitement; elles seraient entre ses
mains sans vie et sans efficacité; il y renoncera, et
il aura raison. C'est parce que leurs armes sont
diverses que leurs méthodes doivent l'être : pour-
quoi s'en voudraient-ils mutuellement?
Et cependant, c'est toujours la même morale que
l'on enseigne. Que vous visiez l'utilité générale, que
vous fassiez appel à la pitié ou au sentiment de la
dignité humaine, vous aboutirez toujours aux
mêmes préceptes, à ceux qu'on ne peut oublier
sans que les nations périssent, sans qu'en même
temps les ■ souffrances se multiplient et que
l'homme se mette à déchoir.
Pourquoi donc tous ces hommes qui, avec des
l'union morale 255
armes différentes, combattent le même ennemi se
rappellent-ils si rarement qu'ils sont des alliés?
Pourquoi les uns se réjouissent-ils parfois des
défaites des autres? Oublient-ils que chacune de
ces défaites est un triomphe de l'adversaire éternel,
une diminution du patrimoine commun? Oh! non,
nous avons trop besoin de toutes nos forces pour
avoir le droit d'en négliger aucune; aussi, nous
ne repoussons personne, nous ne proscrivons que
la haine.
Certes la haine aussi est une force, une force
très puissante; mais nous ne pouvons nous en
servir, parce qu'elle rapetisse, parce qu'elle est
comme une lorgnette dans laquelle on ne peut
regarder que par le gros bout; même de peuple
à peuple la haine est néfaste, et ce n'est pas elle
qui fait les vrais héros. Je ne sais si, au delà de
certaines frontières, on croit trouver avantage à
faire du patriotisme avec de la haine; mais cela
est contraire aux instincts de notre race et à ses
traditions. Les armées françaises se sont toujours
battues pour quelqu'un ou pour quelque chose, et
non pas contre quelqu'un ; elles ne se sont pas
moins bien battues pour cela.
Si, à l'intérieur, les partis oublient les grandes
idées qui faisaient leur honneur et leur raison
d'être pour ne se rappeler que leur haine, si l'un
dit : « Je suis anti-ceci », et que l'autre réponde :
256 • DERNIÈRES PENSÉES
« Moi, je suis anti-cela », immédiatement l'ho-
rizon se rétrécit, comme si des nuages s'étaient
abattus et avaient voilé les sommets ; les moyens
les plus vils sont employés, on ne recule ni devant
la calomnie, ni devant la délation, et ceux qui s'en
étonnent deviennent des suspects. On voit surgir
des gens qui semblent n'avoir plus d'intelligence
que pour mentir, de cœur que pour haïr. Et des
âmes qui ne sont point vulgaires, pour peu
qu'elles s'abritent sous le même drapeau, leur
réservent des trésors d'indulgence et parfois d'ad-
miration. Et en face de tant de haines opposées,
on hésite à souhaiter la défaite de l'une, qui serait
le triomphe des autres.
Voilà tout ce que peut la haine, et c'est juste-
ment ce que nous ne voulons pas. Rapprochons-
nous donc, apprenons à nous connaître et, par
là, à nous estimer, pour poursuivre l'idéal com-
mun. Gardons-nous d'imposer à tous des moyens
uniformes, cela est irréalisable, et d'ailleurs,
cela n'est pas à désirer : l'uniformité, c'est la
mort, parce que c'est la porte close à tout pro-
grès ; et puis, toute contrainte est stérile et
odieuse.
Les hommes sont divers, il y en a qui sont
rebelles, qu'un seul mot peut toucher et que tout
le reste laisse indifférents ; je ne puis savoir si
ce mot décisif n'est pas celui que vous allez
l'l'nion morale 257
dire, et je vous interdirais de le prononcer!...
Mais alors, vous voyez le danger : ces hommes,
qui n'auront pas reçu la même éducation, sont
appelés à se heurter dans la vie; sous ces chocs
répétés, leurs âmes vont s'ébranler, se modifier,
peut-être changeront-elles de foi ; qu'arrivera-
t-il si les idées nouvelles qu'ils vont adopter
sont celles que leurs maîtres anciens leur
représentaient comme la négation même de la
morale? Cette habitude d'esprit se perdra-t-elle
en un jour? En même temps, leurs nouveaux
amis ne leur apprendront pas seulement à rejeter
ce qu'ils ont adoré, mais à le mépriser : ils ne
conserveront pas pour les idées généreuses qui ont
bercé leurs âmes ce souvenir attendri qui survit à
la foi. Dans cette ruine générale, leur idéal moral
risque d'être entraîné; trop vieux pour subir une
éducation nouvelle, ils perdront les fruits de
l'ancienne!
Ce danger serait conjuré, ou du moins atténué
si nous apprenions à ne parler qu'avec respect de
tous les efforts sincères que d'autres font à côté
de nous; ce respect nous serait facile si nous
nous connaissions mieux.
Et c'est justement là l'objet de la Ligue d'Édu-
cation Morale. La fête d'aujourd'hui, les dis-
cours que vous venez d'entendre, vous prouvent
suffisamment qu'il est possible d'avoir une foi
258 DERNIÈRES PENSÉES
ardente et de rendre justice à la foi d'autrui,
et qu'en somme, sous des uniformes différents,
nous ne sommes pour ainsi dire que les divers
corps d'une même armée qui combattent côte à
côte.
PIN
TABLE DES MATIÈRES
Avertissement '1
CiiAP. I. — L'Évolution des Lois 3
— II. — L'Espace et le Temps 33
— III. — Pourquoi l'Espace a trois dimen-
sions 55
_ IV. — La Logique de l'Infini 99
_ V. — Les Mathématiques et la Logique . 141
— VI. — L'Hypothèse des Quanta 163
— VII. — Les rapports de la Matière et de
l'Éther 193
— VIII. — La Morale et la Science 221
— IX. — L'Union morale 249
4507-10-16. — Paris. — Imp. Hemmerlé et C".
r-SYCHOLOGIE ET PHILOSOPHIE
j .;. Le Nlvelle-
• js.
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PSYCHOLOGIE, PHILOSOPHIE ET HISTOIRE
Voir la liste des ouvrages parus page S de la couverture.
i:t')~i - Pari?. — Imp. Hemmerlé et C". — 2-17.
La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéance
The Library
Universlty of Ottawa
Date Due
25.111!) 1989
^m' 1 DEC. 1992
M 1 7 '80 #r
RPR 2 51988
MAY 24 1988
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OCT ] \ 1995
DEC 1 3 1996
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